RIMBAUD à Aden/ Le jeu des 7 erreurs

Erreurs n° 4, 5 et 6 : SUEL, DUBAR, HUNTER : trois hommes et un pyjama. 

« Ils furent rois toute une matinée… » : A. RIMBAUD

Tel qu’en lui-même

Erreur n° 4. Jules SUEL

« Il sentit sa main aux mains chargées de bagues… » : A. RIMBAUD 

Suite au travail de recherche effectué par M. PABST à l’automne 2010 (photo de Jules Suel prise autour de 1890), il semblerait aujourd’hui acquis que l’homme en « pyjama », trônant au centre de la photo, soit Jules SUEL, le propriétaire de l’hôtel d’Aden où la photo dite du « coin de table » a été prise. 

Rappelons que c’était précisément l’hypothèse avancée (sans conditionnel cette fois), par J-J LEFRÈRE, le 16 avril 2010, bien avant tout le monde, dans un article paru sur lemonde.fr : « Autour de lui (Lui !) notamment Jules SUEL, en costume à carreaux, propriétaire de l’hôtel de l’Univers ». 

D’ailleurs, quelques jours plus tôt, dans le magazine Histoire Littéraire, MM LEFRÈRE et DESSE avaient déjà indiqué : « La photographie montre à l’évidence des habitués du lieu, appartenant au premier cercle des relations de SUEL dans la ville ». Il était difficile de faire plus « premier cercle » que l’intéressé lui-même ! 

On glosera toujours (laissons les gloseurs gloser et les balourds balourder) qu’il n’était sans doute pas outrageusement téméraire d’imaginer que le personnage central d’une photo de l’hôtel de l’Univers (issue qui plus est d’un album ayant appartenu au propriétaire du dit hôtel) put être le maître des lieux. Pas téméraire certes, mais point pour autant évident, puisque personne ne connaissait alors de portrait de Jules SUEL. Félicitons donc M. LEFRÈRE pour cette indéniable avance prise à cette période sur ses petits camarades !  

Félicitons-le sans retenue, mais étonnons-nous d’autant plus face à ce soudain changement de pied qui – moins de deux mois plus tard – lui fit écrire sur les sites internet du Nouvel Obset de l’Express : « En définitive, seuls deux personnages de la photographie s’obstinent encore à garder pleinement le mystère de leur identité : le barbu de gauche (voir épisode précédent) et Pyjama ». Un brusque anonymat couvrait soudain d’ombre notre patriarche à moustaches.

Que s’était-il passé ? Pourquoi retirait-on à Jules ce pyjama à carreaux XXL et ces babouches qui lui appartenaient ? Quelle pouvait être la clef d’un tel mystère ?

Afin de bien comprendre la situation, il est utile de se souvenir que cet article, en date du 5 juin 2010, avait été publié dans l’urgence (voir itou épisode précédent) alors que de nombreuses pièces du puzzle manquaient, et qu’il comportait de ce fait de nombreuses erreurs (et rarement de détail). En ce domaine, Jules SUEL avait été particulièrement gâté : peu d’informations nouvelles, mais un joyeux concentré d’erreurs et d’approximations biographiques. 

Déjà, dans l’article d’Histoire Littéraire, publié en avril 2010, après « un travail minutieux de deux années », nos amis – allez savoir pourquoi – avaient déclaré SUEL « Alsacien ». Et si par chance, dans l’article du 5 juin 2010, Jules retrouvait son identité ardéchoise originelle (« né le 17 mars 1831 à Aubenas »), une autre imprécision biographique prenait le relais : Jules SUEL (apprenait-on) s’était marié « le 19 avril 1882, à Aden ». 

L’information fournie était précieuse, rigoureusement exacte, mais par malchance (manque de temps) très incomplète. Elle allait contribuer à perturber la lecture de la photo et être la cause de la bévue commise par nos experts sur l’identification de « Pyjama ».  

En effet, forts de cette donnée biographique qu’ils venaient de dénicher, MM LEFRÈRE, DESSE et CAUSSÉ étaient assez naturellement parvenus à la conclusion, qu’en août 1880 – date à laquelle selon eux la photo avait été réalisée – Jules SUEL était toujours célibataire. Or notre patriarche à cigare, babouches et carreaux n’exhibait-il pas, plein écran, une alliance à l’annulaire gauche ? 


Patatras, once again !  Contrairement à ce qu’ils avaient affirmé auparavant, Mister Pyjama ne pouvait donc pas être Jules SUEL ! 

Et voilà pourquoi, dans l’article du 5 juin 2010, Jules SUEL se voit sauvagement déboulonné de sa place d’honneur, et remplacé au pied levé par son beau-frère, DUBAR. Car lui, chacun sait (information disponible dans le Barr-Adjam de BARDEY) qu’il est dûment marié à Zoé SUEL, la sœur de Jules.

Il faudra alors attendre deux mois supplémentaires – et la recherche généalogique menée en  juillet et août 2010, par Mme Catherine MAGDELENAT, et publiée sur son site internet Mag4 RIMBAUD, pour que nous ayons le fin mot de l’histoire. Comme Barbe Bleue (et quelques autres moins célèbres), Jules SUEL avait en fait eu plusieurs épouses.

Ainsi, apprit-on qu’à l’époque du fameux cliché, Jules SUEL était marié – depuis rien moins que 25 ans ! –  à une certaine Magdeleine Antoinette PINET dont nos experts ignoraient l’existence. Il n’était alors pas illogique qu’il portât dignement, au doigt et sur la photo, une respectable alliance.

Suite au décès de son épouse, et après un temps de deuil somme toute très légèrement supérieur au minimum syndical, Jules SUEL s’était effectivement marié, à Aden, avec Louise Caroline BÉNARD (Lucie dans l’intimité), en avril 1882, comme l’information en avait bien été donnée ; mais il s’agissait là d’un remariage ! 

 Il est, selon moi, deux morales à cette histoire. 

La première est que, lorsque MM CAUSSÉ et DESSE publièrent dans La revue des deux mondes, en septembre 2010, l’article intitulé « RIMBAUD, Aden, 1880, une photographie »  (titre juste seulement pour moitié), ils ajoutèrent une courte ligne biographique sur SUEL,  « marié une première fois à Lyon en 1854, il se remariera à Aden en 1882 », mais omirent de citer la personne et le site auxquels ils étaient redevables de cette information. 

Sans doute ne faut-il voir là aucune malice. Tout juste une sainte réserve, une douce pudeur. D’ailleurs, nos amis ne concluent-ils pas cet article par de vifs et nourris remerciements aux petites mains qui ont contribué à l’œuvre, à « tous ceux dont les noms n’apparaissent pas ici, mais qui savent ce que nous leur devons comme nous le savons nous-mêmes ». On ne pouvait mieux résumer la situation !

La seconde morale me semble plus instructive. 

SUEL a connu, dans cette fable, le triste destin des BARDEY Brothers : un p’tit tour et puis s’en va. Sauf que SUEL a été jeté, à tort, à bas de son fauteuil pour une bête histoire de biographie embrouillée, mal reconstituée. Une fois ce point de biographie rétabli (dès août 2010 donc), une fois son alliance repassée au doigt, il aurait pu (dû ?) resurgir dans son pyjama chamarré, fringuant comme aux premiers jours. Mais déjà, DUBAR l’avait remplacé à la place d’honneur – de façon certes tout à fait imprudente – mais il était trop tard pour revenir en arrière. Reconsidérer la chose n’aurait sans doute pas fait sérieux.  

Sérieux ! Vous avez dit sérieux ? 

Circeto (25/05/2011)

RIMBAUD à Aden/ Le jeu des 7 erreurs

Erreur n°3 (3ème partie) : Un RÉVOIL très évolutif, au fil du temps et du rasoir.

La seconde singularité qui prouve que, ce 5 juin 2010, le scénario RÉVOIL était loin d’être abouti (3 mois allaient encore être nécessaires aux libraires associés pour combler les vides et masquer les manques les plus évidents), tient dans le rôle a minima qui lui est tout d’abord accordé, celui de simple presseur de déclencheur, un bien piètre rôle somme toute pour un explorateur nettement plus connu que le Lulu qui parade en haut de la photo. Ce casting m’avait interpellé à l’époque, car j’imaginais difficilement RÉVOIL rester caché derrière son appareil. Cela ne me paraissait pas cadrer avec l’esprit d’une telle photo de groupe. 

D’évidence, ce cliché n’était pas une de ces photos habituelles de RÉVOIL, comme on peut en voir au musée du quai Branly : photos ethnographiques représentant des indigènes et des paysages, photos d’étude et de témoignage. Par son cadrage resserré, sans goût du pittoresque ni objet pédagogique, elle m’apparaissait être une photo-souvenir réunissant des connaissances, voire des amis. Par conséquent, si RÉVOIL en était bien l’auteur, il me semblait cohérent qu’il fût aussi sur le cliché, parmi ses compagnons d’«exil » ; d’autant qu’il n’y a là aucun exploit technique, car il suffit au photographe, après avoir soigneusement réglé le cadre, de laisser sa place à un aide qui appuiera, avec un minimum de technicité, sur le déclencheur. 

Alors, pourquoi, dans cet article, nos experts n’envisageaient-ils pas que RÉVOIL puisse-t-être au milieu du groupe ? Pourtant, ils avaient dû – ne serait-ce que par acquis de conscience – chercher son visage sur le cliché, d’autant que le trouver eut apporté la preuve – définitive  – que cette photo datait d’août 1880 (et que RIMBAUD etc…) ! 

Il était donc clair qu’ils n’avaient reconnu RÉVOIL dans aucun des personnages photographiés, et surtout pas dans ce barbu assis à gauche, qui leur restait, ce 5 juin 2010, comme il était précisé dans l’article, pleinement inconnu « En définitive, seuls deux personnages de la photographie s’obstinent encore à garder pleinement le mystère de leur identité : le barbu de gauche et Pyjama (l’homme au centre : note de l’auteur). »

C’est qu’à cette date nos experts n’avaient pas eu le temps de conduire de recherches sur les portraits photographiques de RÉVOIL. Ils ne connaissaient de lui – comme tout un chacun s’intéressant au sujet – que les deux ou trois gravures agrémentant ses livres de voyages, et facilement accessibles sur le net, qui le montraient – en simple moustache – résolument imberbe

Georges Révoil, gravure apparaissant dans son livre Vers les grands lacs de l’Afrique orientale, d’après photographie de 1883.

Quand on sait qu’il ne faudra, suite à la parution de cet article, que quelques jours à M. Jérémie SIBERTIN-BLANC, pour dégotter dans le Dictionnaire des explorateurs français de Numa BROC, la première photo d’un RÉVOIL barbu ressemblant au barbu de gauche de la photo (de façon sinon évidente du moins très acceptable), on comprend combien la sortie de l’article du 5 juin a dû être précipitée. 

Georges Révoil, Marseille, 1881 (BNF)

La réaction de nos amis à cette photo découverte par JSB est d’ailleurs amusante.  On sent de leur part une légère gêne. Il est vrai que la ressemblance n’était pas parfaite (cf nez, forme de la calvitie), et puis c’était quand même avouer que leur recherche iconographique sur le sujet laissait quelque peu à désirer, puisqu’un quidam (certes descendant des LUCEREAU par la branche puînée, à défaut du Nil Bleu) pouvait aussi rapidement mettre la main, dans la première bibliothèque nationale venue, sur une photo de RÉVOIL qu’ils ignoraient, eux les experts, totalement. Pas de triomphalisme donc, un article sobre, prudent, presque distancié, ne fermant aucune issue et invitant implicitement le lecteur à juger lui-même de la qualité de cet apport. 

La suite sembla indiquer, que pour nos experts, cette photo de RÉVOIL ne pouvait à elle seule emporter la conviction puisque, quand ils abordèrent de nouveau ce thème, en septembre 2010 in La revue des 2 mondes, ils « adossèrent » la photo du plutôt jeune, brun et fringuant RÉVOIL de 1881, par une nouvelle photo, datée de 1883, montrant un RÉVOIL poussiéreux, terriblement changé, physiquement usé, au crâne dégarni, aux traits fatigués, au regard las. Mieux, ils proposèrent sous forme d’un habile triptyque (photos ci-dessous), ces deux photos de RÉVOIL encadrant notre fameux « barbu de gauche » (aujourd’hui aussi célèbre que l’étaient, en leur temps, les duettistes Karl et Friedrich). 

Georges Révoil, Marseille, 1881 (inversée) ; barbu à Aden, 1879 ou 1880 ; Georges Révoil, Zanzibar, 1883

Ce montage est en effet saisissant : si aucun des portraits de RÉVOIL pris individuellement ne « colle » vraiment au barbu de la photo (certes tous ont bien du poil au menton mais la calvitie – partielle ou totale – n’est pas du tout la même), le coup d’œil du lecteur qui balaie de gauche à droite ces trois portraits bien alignés (du bon usage du portrait inversé) semble contempler un même individu pris à trois âges successifs de sa vie, doté d’une calvitie croissante. De là à déduire qu’il s’agit de la même personne, le saut est vite fait, consciemment ou inconsciemment.

Ce n’est qu’en vérifiant les dates des 3 portraits que l’on prend conscience de son erreur : la photo d’Aden (1879 ou 1880) est antérieure aux deux photos de RÉVOIL ici présentées (1881 pour l’une et 1883 pour l’autre) ; l’ordre de présentation des 3 photos aurait logiquement dû respecter la chronologie. Changeons donc l’ordre de la série : ripons notre barbu (1879, 1880) vers la gauche, glissons au centre du triptyque le « jeune » RÉVOIL (1881), notre œil ne perçoit plus qu’une suite éclatée de portraits, sans progression logique. 

Les mêmes, mais dans le sens … de l’histoire (1879/80, 1881, 1883)

L’incohérence se niche en ceci que le barbu de 1879-1880 ressemble plus au RÉVOIL de 1883 qu’il ne ressemble au RÉVOIL de 1881. Curieux saute-mouton temporel, non ?

Or si l’on examine plus précisément ce qui unit, par-dessus les années, le barbu de la photo, au RÉVOIL de 1883, c’est ce même regard las, cet air commun de profonde fatigue, ce visage d’homme usé, creusé à l’identique. DUTRIEUX était malade quand il arriva à Aden, à la toute fin du mois d’octobre 1879. Et certains voudraient nous convaincre que le « barbu de gauche », dans son veston deux fois trop vaste pour lui, respire la santé ?  

Même son teint est jaune !   

Barbu à Aden (1879/1880) ; P-J DUTRIEUX
Georges RÉVOIL, au fil du temps et du rasoir :
Marseille, 1880 (imberbe, avant son départ pour Aden) ; Marseille 1881 ; Zanzibar 1883 ; Paris, 1883.

Circeto (04/04/2011)

RIMBAUD à Aden/ Le jeu des 7 erreurs

Erreur n° 3 ( 2ème partie) : Deux photographes pour une seule photo : RÉVOIL et BIDAULT de GLATIGNÉ 

L’identification de deux photographes pour un seul cliché (RÉVOIL, explorateur de passage à Aden avec tout son barda photographique et BIDAULT de GLATIGNÉ, photographe local installé sur site depuis plusieurs années) m’est toujours apparue comme une curiosité, un détail absurde, saugrenu. C’est d’ailleurs en hommage à cette bizarrerie que je concoctai un jour, à l’intention de nos amis biographe et libraires, une blague de potache (bien peu méchante, mais qui ne plut qu’à moitié) assurant que cette photo avait été prise à l’occasion d’une réunion du « club photo » d’Aden.

Etait-ce si bête ? Oui, sans doute ! Mais aussi, comment expliquer cette étrange et soudaine floraison de photographes, ce soir-là, à la buvette de l’hôtel de l’Univers (propriétaire Jules SUEL) : génération spontanée, colloque international, escale délocalisée du Paris-Dakar, nuée de paparazzi autour du (peu) célèbre poète ?  

Non, l’explication est évidemment plus simple ! Ces deux photographes représentent deux avatars successifs d’un même personnage : l’auteur du cliché !

Dans les divers scenariique nos amis ont imaginés, BIDAULT de GLATIGNÉ est sans doute apparu assez tôt comme un auteur très plausible de la photographie du « coin de table d’Aden ». Jugez plutôt ! BIDAULT de GLATIGNÉ était un photographe professionnel local (il n’y en avait pas tant, à Aden, à l’époque. Trois ou quatre maximum), célèbre au-delà de sa rue et que nous connaissons aujourd’hui pour avoir été hébergé, en 1888, par RIMBAUD. Autant dire que ce photographe avait tout pour plaire, d’autant qu’on pouvait logiquement penser, en mars et avril 2010, que ce cliché datait d’une époque assez tardive du séjour de RIMBAUD, par exemple les années 1885 ou 1886, périodes au cours desquelles RIMBAUD résida quelques semaines, à l’hôtel de l’Univers.  

Excellents limiers, nos amis remontèrent la piste BIDAULT de GLATIGNÉ jusqu’à l’un de ses descendants (M. GUERY) et entrèrent ainsi en possession d’un portrait d’Édouard Joseph (le représentant moustachu aux fines lèvres, plutôt jeune) et d’un portrait de son épouse (pris pas mal d’années plus tard).

Si, comme tout un chacun face au portrait du mari, ils durent fichtrement hésiter à reconnaître ce visage dans l’un des personnages représentés sur la photo d’Aden, le portrait de la femme leur convint beaucoup mieux. Ils virent des similitudes avec la femme assise à droite (regard ô combien avenant, mâchoire terriblement mutine, petit nez, grande oreille et chignon) et en déduisirent (?) que son mari devait être le grand moustachu débout, lippu et rigolard, dont l’œil semble friser vers cette femme (à moins que ce ne soit vers quelque autre personne hors-champ).

Augustine PORTE, portrait tardif ; femme à Aden (1879)
Édouard BIDAULT de GLATIGNÉ, époque non connue ; homme à Aden (1879)

Et tant pis si trouver une quelconque ressemblance entre les deux hommes parait surtout relever de la gageure, de la foi du charbonnier ou d’un dangereux défaut de lunettes. Et basta s’il semblait plus logique que – pour composer son groupe – le photographe plaçât mari et femme côte à côte.   

Tranquillement, les diverses pièces du puzzle se mettaient en place : on tenait le photographe (BIDAULT de GLATIGNÉ), la femme (son épouse), RIÈS, quand… badaboum, l’identification de LUCEREAU obligea à reconsidérer tout le sujet. Mais, chez l’âme bien née, l’adversité fait naître des forces nouvelles et, dans l’esprit de nos chercheurs, RÉVOIL supplanta irrésistiblement BIDAULT de GLATIGNÉ comme auteur putatif du cliché. Et là où d’autres se seraient, sans scrupules, débarrassés de l’ancienne gloire devenue inutile, ils gardèrent BIDAULT de G. dans un digne rôle de figurant. 

Disons-le avec tendresse, nos amis sont plutôt du genre conservateur (je pourrais écrire collectionneur). Plus que d’autres, ils connaissent la valeur des choses. Ils savent (par passion, par métier) que rien n’est jamais à jeter (sauf à y être absolument contraint par les faits – cf les BARDEY Brothers) et qu’un trésor se niche dans les plus humbles recoins. Aussi RÉVOIL détrôna-t-il BIDAULT de GLATIGNÉ, mais sans pour autant le faire disparaître. Et tant pis pour l’invraisemblance de ces deux photographes réunis pour un seul cliché ; ce genre de rationalisme étroit doit d’ailleurs paraître à nos amis quelque peu surfait voire un peu triste.  

Scénario arrêté par les experts (LEFRÈRE, DESSE & CAUSSÉ), en juin 2010, et inchangé depuis.

Circeto (04/04/2011)

RIMBAUD à Aden/ Le jeu des 7 erreurs

Erreur n° 3 ( 1ère partie) : Apparition progressive de l’explorateur Georges RÉVOIL, d’abord en simple photographe, puis en barbu de gauche.  

«…et pressentant violemment RÉVOIL » ( A. RIMBAUD)

Georges RÉVOIL, explorateur photographe, apparaît de façon assez tardive dans la mythologie bâtie par nos experts autour du « coin de table à Aden ». C’est un peu l’ouvrier de la onzième heure de l’histoire. Mais lui, en plus du denier réglementaire, aura droit au veau gras tout entier. 

Georges Révoil, Paris, 1883 (BNF)

S’il n’apparaît en effet dans la prose de M. LEFRÈRE et des libraires qu’à partir du 5 juin 2010 – quasi concomitamment sur les sites internet de l’Express et du Nouvel Obs– il va vite voler la vedette à ses supposés compagnons de photo et devenir la pierre angulaire de l’édifice, à tel point que le pavé des libraires de septembre 2010 ( Histoire d’une photographie ) n’est plus qu’un superbe livre d’images à sa gloire. 

C’est qu’avec RÉVOIL nos amis venaient de mettre la main sur un filon iconographique ( leur dada) presque sans limite. Le moindre document photographique signé RÉVOIL, ou plus modestement attribuable au photographe, voire tout bonnement intitulé « G.RÉVOIL ? » est alors subtilement présenté comme une preuve authentifiant la présence de RIMBAUD sur la photo selon un ricochet syllogistique quelque peu étonnant  et que l’on pourrait résumer ainsi : 

  • RIMBAUD était à Aden en août 1880 ;  
  • RÉVOIL faisait des photos à Aden en août 1880 ; 
  • RIMBAUD est sur la photo ; 
  • Donc RÉVOIL a pris la photo du « coin de table à Aden ». 

Ce syllogisme présente en outre l’immense avantage de posséder une doublure élégamment réversible, de forme suivante : 

  • RIMBAUD était à Aden en août 1880 ;    
  • RÉVOIL faisait des photos à Aden en août 1880 ;  
  • RÉVOIL a pris la photo du « coin de table à Aden » en août 1880 ;
  • Donc RIMBAUD est sur la photo. 

Par ce tour de passe-passe de pseudo logique, on arrive tranquillement à une parfaite équivalence des propositions : « RÉVOIL prend la photo » et «RIMBAUD est sur la photo ». Authentifier RÉVOIL revient alors à authentifier RIMBAUD ! Etonnant non ? 

Il faut avouer qu’en cas d’avis de tempête sévère (style la survenue déprimante du Doc. DUTRIEUX au premier plan du cliché), une doublure seule ne suffit malheureusement plus. Il faut alors enfiler ciré et sur-bottes, ramener la voilure, et s’en tenir à un argumentaire plus épuré, mais plus sûr :

  • RIMBAUD est sur la photo ;
  • Donc, sur la photo, est RIMBAUD. 

Nous en sommes très précisément là aujourd’hui. 

Quand, début juin 2010, nos amis sortent de leur manche la carte RÉVOIL, c’est une carte maîtresse qu’ils abattent, mais c’est aussi – comprenons le bien – leur dernière carte. Coup de maître oui, mais tout autant coup de poker ! 

Souvenons-nous : À l’époque, le scénario RIMBAUD prenait l’eau. Un mois plus tôt, l’identification d’un personnage de la photo, l’explorateur LUCEREAU ( présent du côté d’Aden exclusivement de septembre 1879 à août 1880), avait soudain rendu très improbable la présence sur cette même photo d’un RIMBAUD débarqué à Aden – en août 1880 – à l’extrême toute fin du séjour de LUCEREAU. Il semblait assez peu plausible en effet qu’à peine son baluchon posé, RIMBAUD – qui plus est malade – eut pu, en une semaine (au maximum deux), s’intégrer aussi rapidement à la communauté des Français d’Aden au point de se retrouver accepté au milieu de leur photo de groupe comme une vieille connaissance. Une présence de RIMBAUD sur cliché hautement improbable donc mais néanmoins pas totalement impossible si l’on parvenait à dater cette photo de ce fichu mois d’août 1880. Une condition nécessaire, à défaut d’être suffisante. 

Or, qui mieux qu’un Georges RÉVOIL pouvait s’acquitter de cette tâche ? Un RÉVOIL débarquant à Aden, le 7 août 1880, avec tout son matériel photographique. Un RÉVOIL rencontrant LUCEREAU avant le départ de celui-ci pour Zeilah. Et surtout un RÉVOIL donnant toutes ces précieuses informations à diverses sociétés de géographie de l’époque – documents aisément consultables de nos jours, en ligne et en « mode texte », sur le site Gallica de la BNF (extrait du journal L’Univers daté du 11 octobre 1880 : « M. RÉVOIL avait vu M. LUCEREAU à Aden avant son départ »).

On imagine la joie de nos amis à la découverte de toutes ces informations (bamboche autour du poteau de couleurs ; bocks, tilleuls verts et limonade pour tous !) RÉVOIL avait le pouvoir de sauver in extremis l’hypothèse RIMBAUD. Bien entendu, le cliché n’étant pas signé, encore fallait-il prouver la paternité de l’explorateur photographe.  

C’est là qu’intervint avec maestria André GUNTHERT (voir épisode précédent), véritable angelot tombé du ciel pour les défenseurs de la thèse RIMBAUD. Par sa théorie étayée sur le « bougé » des personnages et sa connaissance de l’Histoire du gélatino-bromure d’argent, il sut donner corps et réalité « scientifiques » à ce qui n’était encore qu’un fantôme d’hypothèse. 

Jean-Jacques LEFRÈRE et les libraires purent ainsi fournir une démonstration à première vue imparable : la photo avait été prise selon le procédé du gélatino-bromure ( dixit AG), le gélatino-bromure était une invention nouvelle en août 1880 ( plus ou moins dixit AG), RÉVOIL avait utilisé cette technique à Aden, en août 1880 ( dixit les revues), donc RÉVOIL était l’auteur de la photo ( dixit J-JL). CQFD.

À tel point que certains parlèrent même d’ « authentification ».

Authentification peut-être un peu hâtive car des esprits chagrins auraient pu ironiser qu’il s’agissait là d’une reconstitution des faits un tantinet extrapolée, enjolivée, et que le syllogisme présenté par notre confrérie d’experts boitait en fait de ses deux jambes et ressemblait  plutôt à ceci : L’utilisation du gélatino-bromure d’argent apparaît au plus tôt en 1884-1885 ( dixit vraiment AG), RÉVOIL utilise ce procédé à Aden en août 1880 ( dixit les revues – d’où contradiction), la photo a été prise selon cette technique ( dixit AG), donc RIMBAUD est sur cette photo ( dixit JJL).

Mais si l’on devait écouter tous les esprits chagrins ! 

Pour être tout à fait honnête, je dois reconnaître que, parmi les récits imaginés par nos experts, j’ai un faible pour le conte RÉVOIL. Mais peut-être est-ce seulement dû au fait que je fus le premier à en avoir composé l’esquisse ( pour vous dire à quoi tient un jugement humain !). C’était, le 4 juin 2010, sur le forum du site Mag4-RIMBAUD http://www.mag4.net/RIMBAUD/. Je venais de « poster » un des fameux articles de ces revues de géographie où RÉVOIL évoque sa rencontre adénique avec LUCEREAU, quand j’ajoutais à titre de plaisanterie :  » Au fait, si Georges RÉVOIL était sur la photo, ça aurait du piquant, non ? Ou bien alors, s’il en était l’auteur ? Si… et si … et si ?.. »

Puis je brossais la scène suivante ( toute de grâce, d’exotisme et d’émotion contenue) : « Une fois de plus, le soir tombe, par pure maladresse. Madame SUEL vient de pousser les fauteuils (oui, ceux qui vous mettent les pieds plus hauts que la tête ! ) sous la véranda. Au loin montent le chant des tamariniers et la plainte des mariniers ( ou l’inverse). Un long après-midi se termine. LUCEREAU s’étire ( à la carabine) : 
– « Allez, venez nous rejoindre Monsieur RÉVOIL ; plus on est d’explorateurs sur la photo plus on sourit !  
– Non merci, sans façons, je préfère laisser ma place ( assise) à ce jeune poète maudit que le monde entier nous envie ! » 
( Fin de la scène)

Je reçus, avec la flopée de modestie qui toujours m’escorte, les félicitations de Jacques DESSE, qui en profita pour me demander une quelconque information sur un quelconque courrier de RÉVOIL envoyé à une quelconque société de géographie ( on a de ces discussions, faut dire !) Puis, délaissant le rimbaldien mythe, je vaquais, sans plus parler ni penser à rien, à diverses occupations quotidiennes comme donner des croquettes à mon chat ou sauver le monde. 

Le lendemain, paraissait sur les chapeaux de roues et les sites internet de L’Express et du Nouvel Obs, le long article de J-J LEFRÈRE présentant de façon définitive RÉVOIL comme l’auteur de la photographie. S’il est toujours plaisant de voir une sienne pochade reprise avec tant de sérieux dans de si nobles médias, je me demandais tout de même comment on avait pu prendre pour argent comptant une telle plaisanterie !      

Cet article de nos experts en Révoileries vaut d’ailleurs qu’on s’y arrête. Sorti dans la précipitation ( allez savoir pourquoi ! ), il se caractérise par nombre d’erreurs disséminées au fil des lignes et une construction quelque peu confuse. Ce texte indéniablement très riche (trop riche même) apparaît pour ce qu’il est, une somme un peu disparate de données diverses, un cumul d’informations – certaines non encore vérifiées – sans doute collationnées sous forme de notes thématiques et que l’on a visiblement agrégées dans l’urgence. Paru trop tôt, cet article manque de « fini ».

Parmi les imperfections et erreurs qui s’y cachent ( nous y reviendrons prochainement), deux singularités m’ont toujours interpellé, tant elles me paraissent révélatrices d’une pensée à l’œuvre, non totalement aboutie, tant elles me semblent témoigner d’un scénario en construction non encore débarrassé de ses scories.

Je citerai ainsi la présence « excentrique », au côté de RÉVOIL, d’un second photographe ( Édouard Joseph BIDAULT de GLATIGNÉ) ainsi que la place backstage que l’on attribue alors à RÉVOIL, cantonné dans ces articles au seul rôle d’auteur du cliché et, par conséquent, pas encore passé de l’autre côté du miroir.

Circeto ( 04/04/2011)

RIMBAUD à Aden/ Le jeu des 7 erreurs

Erreur n° 2 : La datation experte de la photographie.  

« Ô très paisibles photographes »– (A. RIMBAUD)

Le 15 mai 2010, sur son blog « L’atelier des icônes »  (devenu depuis » L’image sociale ») http://andre.GUNTHERT.fr, André GUNTHERT, spécialiste entre autres de l’histoire de la photographie, mettait en ligne un article titré  « RIMBAUD, la photo infidèle à l’icône ».

Il y écrivait notamment : « Il y a un mois était publiée une image inédite, supposée dévoiler pour la première fois le visage de RIMBAUD adulte. Info ou intox ? Je l’avoue : j’ai longtemps penché pour la seconde option. Parce que ce RIMBAUD-là ne me paraissait tout simplement pas ressemblant, et parce que cette histoire de photo retrouvée avait l’odeur d’encens des légendes et des cultes. J’y voyais l’acharnement des adeptes du suaire de Turin qui, ayant une fois pour toutes décidé du caractère surnaturel du drap, accumulent les preuves les plus étranges, en dépit d’un évident défaut de méthode ».

Pas à dire : du joli style et des propos tellement juste !

Mais surtout il proposait en direct, aux inventeurs de la photo dite du « coin de table à Aden», les services d’un expert en photographie historique (j’ai nommé lui-même, auteur d’une thèse de doctorat consacrée à l’histoire de la photographie instantanée) : « Surtout, deux ans après la trouvaille, le document qui a désormais été vendu à un collectionneur n’a toujours pas fait l’objet d’une expertise par un spécialiste de photographie historique. Ce qui peut faire sourire, sachant que la fourchette temporelle proposée par les découvreurs pour dater l’image est la période 1880-1890 ». 

Rappelons que cette « fourchette temporelle » 1880-1990, donnée par MM. LEFRÈRE et DESSE, n’avait alors d’autre argument scientifique que d’être l’exacte durée du séjour de RIMBAUD à l’ouest d’Aden – le postulat du scénario étant que RIMBAUD était sur la photo. Autrement dit, la présence forcément indiscutable de RIMBAUD datait la photo (et non l’inverse). 

M. GUNTHERT donnait alors une information d’une précision « temporelle » redoutable : « Cette décade » (1880-1890) était« très précisément coupée en deux par l’introduction d’une nouvelle technologie, le gélatino-bromure d’argent ou plaque sèche ». Il suffisait donc, d’après lui, « d’identifier le procédé pour situer la prise de vue avant ou après 1885, et refermer ainsi de moitié la fourchette » .

Passant illico de la théorie à la pratique, M. GUNTHERT, après étude de la photo, rendait bientôt son verdict : il ne pouvait s’agir d’une photo de type ancien au collodion mais d’une photo prise grâce à un procédé nouvellement mis au point : le gélatino-bromure d’argent. 

Mieux, observant que « tous les objets représentés sur la photo » (objets censément immobiles) montraient des bords affectés d’« un léger tremblement, plus ou moins distinct en fonction du contraste des zones », il concluait que« pour le spécialiste, ce bougé qui affecte également toutes les parties de l’image correspond à une signature très précise : celle de l’ébranlement de l’appareil au moment de la prise de vue, provoqué par le mouvement d’un obturateur défectueux ou mal ajusté – un symptôme typique des premiersessais d’instantanés au gélatino-bromure d’argent».

Bougé affectant toutes les parties de l’image

Il est important de préciser que la suite de l’histoire devait lui donner raison … mais de façon seulement partielle car il ajoutait, conformément à sa connaissance d’alors des techniques de photo instantanée du XIX ème siècle : « Avec le petit format, le tirage albuminé ou la surexposition manifeste du cliché (trop clair par excès de pose, la plaque sèche étant beaucoup plus sensible que le collodion), cette indication suggère une datation nettement plus serrée, probablement entre 1884 et 1886 ».

Résumons-nous : pour M. GUNTHERT, la technologie du gélatino-bromure d’argent n’était entrée dans les mœurs photographiques qu’autour de 1885, et par conséquent l’année 1884 lui apparaissait être une absolue butée basse comme datation de cette photo.

Or comme nous l’avons vu dans l’article précédent au sujet de la théorie des BARDEY Brothers 

de MM LEFRÈRE et DESSE, l’identification de l’explorateur LUCEREAU (seule identification qui n’ait jamais été remise en question par quiconque), le 13 mai 2010, allait renverser nombre des certitudes jusque-là exprimées par les uns et les autres. Pour la petite histoire, on pourra noter que cette identification était antérieure de 2 jours à l’article de M. GUNTHERT, ce qui montre que M. GUNTHERT n’avait pas encore eu accès à cette information, alors confinée au seul forum Mag4/RIMBAUD.

Comme nous l’avons déjà expliqué, l’identification d’Henri LUCEREAU en bravache explorateur, posant fièrement, droit dans ses bottes, sur la photo «du coin de table d’Aden », chamboulait totalement les scenarii « temporels » jusqu’alors avancés. La photo du coin de table à Aden ne pouvait en effet plus avoir été prise qu’entre septembre 1879 et août 1880 (période du séjour de LUCEREAU à Aden), or RIMBAUD n’était arrivé à Aden qu’au début du mois d’août 1880. La « fenêtre de tir » pour le scénario RIMBAUD se trouvait de facto singulièrement réduite, passant tout à coup de 10 années pleines (1880-1890) à un seul tout petit mois (disons même 15 jours maximum). La photo avait donc été prise antérieurement à la butée basse donnée au même moment par M. GUNTHERT (l’année 1884) ! 

Comment celui-ci allait-il réagir à cette annonce ?  

Dans un premier temps, sur son blog, il mit en avant que : « toutes choses égales »,il était « plutôt remarquable d’avoir fourni une indication aussi proche de la bonne date sans avoir eu l’original entre les mains ». Avis que je partage totalement, car –  soyons sérieux  – qui d’entre nous aurait été capable, avant M. GUNTHERT, de deviser sur le thème de la photo instantanée au XIXème ? Qui connaissait le gélatino-bromure d’argent ? Qui aurait pu identifier l’utilisation de ce procédé pour la photo du « coin de table » ? Qui même aurait seulement songé à le faire ? Pas grand monde ! Personne !

Restons donc modestes sur le sujet ! Modestes mais néanmoins exigeants vis-à-vis du « regard expert » de M. GUNTHERT ! 

Car plus loin, M. GUNTHERT ajoute cette précision que je qualifierais d’évidence : « Ce type de datation ne peut pas être précis au mois près, comme celle qu’a permis d’établir les comparaisons d’agenda des protagonistes ».Là encore, je ne puis qu’être entièrement d’accord avec M. GUNTHERT (ça devient une sale habitude), mais je souhaiterais que ce jugement puisse être appliqué – par lui – à l’identique pour la démonstration qui va suivre.

Sautons, si vous le voulez bien, plusieurs mois ! Quittons 2010 pour 2011 et la découverte du portrait du docteur DUTRIEUX – si ressemblant au « barbu de gauche » de la photo du « coin de table », comme l’écrit d’ailleurs M. GUNTHERT, dans un article paru sur son blog le 30 janvier 2011 et intitulé « RIMBAUD et les docteurs de la ressemblance » : « Résumons. N’en déplaise à DESSE et CAUSSÉ, je ne suis pas convaincu par les comparaisons de portraits proposant d’identifier le personnage barbu comme étant Georges RÉVOIL, et trouve la ressemblance avec DUTRIEUX plus évidente ». Pour être totalement franc : moi aussi ! Et je pousse même l’outrecuidance jusqu’à penser que tout un chacun, doté d’une paire d’yeux à peu près normalement placée et d’un minimum d’honnêteté intellectuelle (qualité peut-être moins partagée), peut aisément arriver à la même conclusion.  

Merci donc, M. GUNTHERT, de me conforter dans cette opinion, ça me rassure quelque peu sur ma capacité neuronale personnelle que j’avoue être tenté de mettre régulièrement en doute après chaque lecture d’un nouvel article de nos amis libraires. 

Avec beaucoup d’honnêteté, M. GUNTHERT revient également, dans cet article, de façon un peu détaillée, sur l’erreur de datation qu’il avait commise 8 mois auparavant (la datation : 1884-1886) : « « Avouons-le, j’ai été surpris par la datation proposée par les découvreurs de la photo d’Aden. Même si la plaque sèche commence à être utilisée par l’avant-garde photographique au début des années 1880, son usage reste inhabituel et ne deviendra véritablement courant qu’au milieu de la décennie ». Aveu qui me paraît enseigner que toute expertise doit être considérée avec une certaine prudence et qu’aucune certitude n’est jamais acquise au premier coup d’œil, mais seulement par collation patiente d’éléments concordants. Je ne pense pas, M. GUNTHERT, que vous me donnerez tort sur ce point. 

MM LEFRÈRE et DESSE vous ont en effet montré (facturette à l’appui) que Georges RÉVOIL avait acquis chez un marchand de matériel photographique de Marseille, dès juillet 1880, ce fameux matériel à la pointe du progrès, matériel que vous n’estimiez pas être disponible sur le marché avant au minimum l’année 1884. Vous concluez de tous ces éléments que la photo du « coin de table à Aden » serait alors « un cas d’emploi précoce à l’été 1880, qui est à ranger parmi les premiers exemples conservés de la pratique de la plaque sèche ». Pourquoi pas ? Mais n’est-ce pas là, une nouvelle fois, aller un peu vite en matière de conclusion ? 

Je ne sais pas, à la différence de M. BIENVENU, si le gélatino-bromure d’argent était « vulgarisé » dès 1879. Je sais simplement que, comme vous l’avez écrit, « ce type de datation ne peut pas être précis au mois près »et que vous « avez été surpris »dans votre expertise première… d’une bonne quarantaine de mois. Ceci acté, comment pouvez-vous alors ne pas vous poser la question suivante qui me vient aussitôt à l’esprit : est-il donc impossible que cette photo ait été prise encore plus tôt, en juillet 1880, en juin 1880, voire avant, au cours de la première quinzaine de novembre 1879 ? J’ai certes bien entendu que vous n’avez aucune connaissance de ce type de photo au gélatino-bromure fin 1879, mais vous n’aviez pas plus connaissance d’une telle photo en août 1880, 1881, 1882 ou 1883, voire, me semble-t-il, un peu plus tard !  Alors, pourquoi rester bloqué tout à coup à l’Été 1880 ? 

Devant l’évidence du témoignage RÉVOIL, vous avez « psychologiquement » accepté d’avancer la frontière « historique » d’utilisation du dit procédé, de 1884 à 1880. Alors pourquoi coincer tout à coup pour 6 petits mois séparant juillet 1880 de novembre 1879, vu l’imprécision qui impacte – dites-vous – toute datation ?

Pensez-vous donc que le marchand marseillais, chez qui RÉVOIL a fait ses courses, était l’inventeur du procédé ou le seul détenteur de ce type de matériel en France et par le monde, en juillet 1880 ? Pensez-vous qu’Aden était un point si déshérité du globe, si peu fréquenté, si retiré de toutes les routes commerciales et maritimes, pour ne pas bénéficier – comme en Europe – des tous derniers progrès ? En un mot, estimez-vous définitivement impossible qu’une photo de ce type ait pu être prise à Aden en novembre 1879 ? 

Le mois de juillet 1880 serait-il une limite temporelle infranchissable, comme peut l’être la vitesse de déplacement de la lumière dans le vide ? « Qu’une telle image ait pu être exécutée en 1879 est très improbable »écrivez-vous dans votre article de janvier dernier. « Très improbable » ? Mazette ! Souvenez-vous qu’il y a seulement 6 mois, vous pensiez exactement la même chose (et sans doute même auriez-vous pu ajouter le qualificatif « impossible ») à propos d’une telle photo prise par exemple fin 1883. Au passage, vous noterez que cet adjectif (« très improbable ») est exactement celui employé – à la même période – par M. BIENVENU pour qualifier la présence d’un LUCEREAU à Aden, à la mi-août 1880. On a vu ce qu’a donné par la suite cette parole experte. 

Vous avez toujours su faire preuve, M. GUNTHERT, dans vos différentes interventions sur le sujet, d’une retenue scientifique certaine et d’une évidente indépendance d’esprit, autant de qualités qui vous ont jusqu’ici permis d’échapper aux querelles d’ego qui se jouent sur cette affaire ainsi qu’aux « évangiles » pré- mâchés (c’est RIMBAUD ! non c’est pas RIMBAUD !) que chaque chapelle d’experts récite, sinon en chœur, du moins en canon. 

Aussi vous demanderai-je – à l’aune des derniers éléments d’information et preuves apportés, depuis la rédaction de votre article (notamment par M. PABST), au sujet de l’absolue impossibilité de trouver le docteur DUTRIEUX à Aden, au mois d’août 1880 (à moins bien sûr de retenir la thèse de la téléportation de la véranda du père SUEL à Siout / Moyenne Egypte) –  comment vous pensez faire évoluer cette  boutade qui concluait votre article : « DUTRIEUX, qui était en Egypte cet Été-là, est-il passé par Aden à ce moment? Aucun document ne permet d’établir le contraire.Mais avec un peu de malice, on peut affirmer qu’il en existe un qui l’atteste bel et bien : c’est la photo de l’hôtel de l’Univers » ?

Vous aurez sans nul doute noté, comme moi, que ce contre- argument d’un DUTRIEUX présent à Aden, entre le 7 et le 20 août 1880 (fallait-il donc que les inventeurs du scénario RIMBAUD soient désemparés pour imaginer une telle parade ?), a soudainement disparu des derniers articles 2011 de MM LEFRÈRE et DESSE, remplacé par un solide exposé sur des thématiques aussi pointues et en relation évidente avec notre sujet, que « la pseudo mort de Paul Mc Cartney »ou la théorie du complot d’ « On a marché sur la lune »

Malice pour malice, avec tout le respect que je dois à votre travail, M. GUNTHERT, mais aussi avec des arguments me semble-t-il un peu plus étayés que ceux que vous présentiez en janvier, j’ajouterai, en dédicace toute particulière : « Un autre photographe a-t-il pratiqué le gélatino-bromure, avant RÉVOIL, à Aden, en novembre 1879 ? Aucun document ne permet d’établir le contraire, mais on peut affirmer, qu’il en existe un qui l’atteste bel et bien : c’est la photo de l’hôtel de l’Univers, featuring  P-J DUTRIEUX »

Circeto (14/02/2011)

Coda : En réponse à cet article, André GUNTHERT me gratifia d’un « vous êtes malin comme un singe ! ». C’était déjà ça !

RIMBAUD à Aden/ Le jeu des 7 erreurs

Erreur n°1 : Les frères Alfred et Pierre BARDEY en «barbus de gauche ».

« Je vis assis tel qu’un ange aux mains d’un BARDEY »– (A. RIMBAUD)

Si vous n’avez pas pris le temps de suivre tous les rebondissements de l’affaire de la photo dite du « coin de table à Aden» et n’avez découvert que tout récemment l’ineffable humour caustique de MM LEFRÈRE et DESSE – dont M. BIENVENU est devenu une cible de prédilection – sans doute serez-vous surpris d’apprendre que nos expertissimes amis ont eux aussi connu, à l’égal d’un vulgaire « spécialiste » de RIMBAUD, leur propre crise confusionnelle  BARDEY-hic. Mais ne s’étant jamais mouché du pied, là où un simple BIENVENU apercevait péniblement un seul et malheureux BARDEY, eux – du premier regard – en débusquaient tout un couple.  

Dupond et Dupont ?

Rappelons-nous, en effet, comment dans ce premier article paru dans le magazine « Histoire Littéraire », dès avril 2010, l’inévitable hypothèse BARDEY était ainsi avancée : « les deux personnages barbus assis à gauche pourraient être Alfred BARDEY et son frère Pierre, à en juger par la seule photographie connue du premier employeur de RIMBAUD ».

Retenons bien cette expression : « à en juger par la seule photographie connue du premier employeur de RIMBAUD ». Nos hommes, d’entrée, s’érigent en physionomistes avertis ; on pourra donc plus tard  leur accorder une confiance aveugle quand il s’agira de décrypter un portrait photographique (RÉVOIL ou DUTRIEUX).   

Barbu de gauche photo d’Aden ; Alfred Bardey (portrait inversé)

Mais pas de chance, un mois plus tard, le 13 mai 2010, MM BIENVENU et DUCOFFRE identifient l’explorateur Henri LUCEREAU, debout à gauche sur la photo – les preuves peuvent en être consultées sur le forum http://www.mag4.net/Rimbaud/ (demandez la clé à Catherine). Or les présences conjointes d’Alfred BARDEY et de LUCEREAU excluent totalement celle de RIMBAUD : une stupide histoire d’agendas personnels et de continuum espace-temps qui fait que les trois personnages (ô terrible malédiction ?) ne pourront jamais être ensemble au même moment, à Aden. 

Damned ! Il est alors temps pour nos experts de tourner casaque … Ce qui est fait – et bien fait – l’air de pas grand-chose, le mois suivant, dans un article publié sur le site internet de « L’Express », où l’on lit : « Son absence (l’absence d’Alfred BARDEY) sur ce portrait de groupe ne saurait donc surprendre »

Oui, vous avez bien lu : « ne saurait surprendre » !  La probabilité BARDEY(s) d’avril est devenue, d’un coup de baguette sémantique, impossibilité évidente de juin mais connue (sans doute de façon inconsciente ?) de toute éternité et ne pouvant « donc surprendre ». Plus c’est gros plus ça passe, me direz-vous ?  Peut-être nos amis le pensent-ils également, mais ce sont avant tout des hommes prudents qui ne mésestiment pas l’inertie de l’écrit, aussi précisent-ils : « Avant de connaître la date du cliché, nous nous étions posé la question de son identification au personnage assis à l’extrême-gauche, mais ne regrettons pas aujourd’hui d’avoir formulé cette hypothèse au conditionnel». 

Comme on les comprend ! 

La dite photographie d’Alfred BARDEY (BNF)

Mais que n’en restent-ils là, pourquoi toujours en faire trop, pourquoi ajouter cette suite malheureuse : « Le seul portrait connu de BARDEY est une photographie communiquée en novembre 1883 à la Société de géographie: son examenétablit que BARDEY, personnage à la physionomie pleine d’énergie, aux cheveux denses et coupés court, âgé de 26 ans en 1880  (il avait exactement le même âge que RIMBAUD) n’est pas le barbu notablement plus âgé et déjà dégarni, même sur les tempes, qui apparaît sur la photographie d’Aden ». (C’est moi qui souligne.) 

Peut-être penserez-vous, en lisant cette dernière ligne, que ce portrait d’un Alfred BARDEY – si différent du « barbu de gauche » – est un portrait nouveau, différent de celui qui deux mois auparavant semblait attester (même au conditionnel) la présence de l’employeur de RIMBAUD sur ce coin de photo ? Eh bien détrompez-vous ! Comme il est écrit, c’est exactement le même portrait, il n’en existe en effet qu’un « seul connu » ! Ce portrait qui, en avril, semblait appuyer la thèse BARDEY est donc tout bonnement le même que celui qui -deux mois plus tard seulement, à une époque où cette présence pose soudain un grave problème au scénario « RIMBAUD » –  l’exclura d’office, sans rémission.

Sachons apprécier, comme il se doit, ce délicat fumet de circonvolution dialectique etretenons l’adage : « BARDEYS au balcon, tacles à foison ». 

Alors, bye bye les B. Brothers, et sans rancune !

Fin du premier acte manqué.

Circeto (1 2/02/2011)

RIMBAUD à Aden/ Paroles d’experts

Le jeu des 7 erreurs

Réduire la défense d’un scénario qui prend l’eau aux seules erreurs passées d’un confrère en expertise, préférer l’attaque ad hominem  à l’argumentation étayée sont non seulement des symptômes révélant une inspiration soudain asséchée mais aussi des activités intellectuelles toujours délicates car non exemptes de dangers. On expose ainsi souvent, bien inutilement, son ego aux rudes joies physiques que procure toujours ce phénomène de mécanique simple connu sous le terme scientifique de « bon vieux retour de manivelle ».

Si nous avons exposé, dans un précédent article, quelques-uns des égarements passés de M. BIENVENU, il nous faut tout de suite concéder qu’au jeu des « 7 erreurs » M. BIENVENU n’a pas encore conquis, là non plus, tous ses « galons » d’expert et reste somme toute un modeste amateur.

Ne perdons donc plus de temps : « Place aux experts ! ».

Il est toujours intéressant de comparer l’évolution des travaux d’un chercheur au cours du temps, de mettre en perspective les différentes étapes de son cheminement, de mettre en parallèle les diverses recensions et présentations qu’il a pu faire de ses travaux. On s’aperçoit, en général, à la lecture comparative de ses différents points d’étape, qu’une découverte est rarement le fruit d’une démarche rectiligne, univoque, sans heurts, mais qu’au contraire les divers écrits portent la trace des hésitations, repentirs, bifurcations, culs de sacs et soudaines inspirations auxquels le chercheur a été successivement confronté. Tout donc sauf un long et mâle fleuve tranquille. Et c’est par seul souci de simplification qu’a posteriori on bâtit un conte ou une légende.

La mode est au story telling, cette petite histoire qui fixera en quelques mots simples, quelques images fortes, un fait complexe, une découverte, une vie – par essence irracontables. Nos médias sont pressés ; il faut passer la barre du son en quelques phrases, mieux en quelques (bons) mots bien sentis, pour être audible.

Le mot-clef « RIMBAUD » est à ce titre un mot de passe efficace. Il véhicule tant d’images contraires que chacun peut s’y reconnaître. Qui, à quinze ans, ne s’est pas pris pour RIMBAUD, Curt COBAIN, Ronaldo ou Grégoire n’a pas connu la vie !

Temple ou musée ?

Les puristes peuvent bien accuser la meute des exégètes rimbaldiens – ces spécialistes, ces marchands du temple, ces gardiens de musée à peine dignes de baiser le moignon du poète – qui leur semble moins servir RIMBAUD que se servir de lui ; je leur ferai remarquer que c’est bien notre Arthur qui, tout de même le premier, résolument moderne, a lancé la mode des produits dérivés – avec son Bateau Ivre

C’est au début du mois de juin 2010 que MM LEFRÈRE, DESSE et CAUSSÉ ont trouvé le story telling du « coin de table à Aden ». L’histoire commencerait ainsi : «Le 25 juillet 1880, l’explorateur-photographe Georges RÉVOIL s’embarquait à Marseille, sur le navire Peï-Ho des Messageries maritimes, à destination d’Aden où il prit pied le 7 août ».

Ça ne manquait pas de style, c’était écrit dans le bulletin de la société de géographie commerciale de Marseille et ça parlait d’un RÉVOIL – à défaut d’un RIMBAUD. Certains médias appelèrent cela une authentification. Alors, autant s’y fier !  

Peu à peu, le scénario prit corps – et même visages – et, passé l’été 2010, il ne manquait bientôt plus un seul bouton de gilet, un seul lacet de guêtres qui n’ait été dûment répertorié par nos experts : un travail de recherche tout bonnement remarquable qui atteignit son apex dans cet étonnant pavé des libraires (115 pages), sobrement intitulé : Histoire d’une photographie.

Dans ce document multimédia – véritable album photo, ode parfaite dédiée au photographe Georges RÉVOIL – le tableau était si complet, tellement léché, sans aucune aspérité ni zone d’ombre restante, qu’on s’attendait à voir RÉVOIL miauler ou RIMBAUD mordre. Mais trop est l’ennemi du bien, il était déjà clair que dans cette parfaite – trop parfaite – composition, il ne pouvait plus y avoir place pour la moindre surprise et que le plus petit élément nouveau risquait fort de déranger le subtil équilibre obtenu, de culbuter les lignes.

C’est ce qui se passa, en janvier 2011, avec la découverte « DUTRIEUX ».

Il est aisé alors, en revenant sur les séries d’articles anciens écrits sur ce « coin de table », de montrer comment cette construction intellectuelle s’est peu à peu édifiée, comment ce qui n’était souvent qu’hypothèses hardies, lancées dans le feu de l’action voire sous la pression d’évènement extérieurs (notamment les recherches menées par les « petits rigolos » du forum Mag4/ RIMBAUD), a pris lentement la douce patine de la plausibilité, puis le vernis doré du fait vérifié, acté, authentifié.

« Pas un élément ne contredit l’attribution initiale… » (Johnny DESSE) 

C’est donc à un « jeu des 7 erreurs » – bien innocent – que nous allons maintenant vous inviter…car ne perdons pas de vue ce dicton des anciens jamais assez galvaudé : « Errare humanum est». 

S’il nous concerne tous, il ne peut donc que flatter nos évidentes modesties.

Circeto (11/02/2011)

RIMBAUD à Aden/ Paroles d’experts

BARDEY et sa petite laine

« Ecoutez donc les BIENVENUS semer les choses printanières » (A. RIMBAUD)

Depuis que M. Jacques BIENVENU tente de faire passer dans différents médias sa récente identification du docteur DUTRIEUX, comme personnage clef de la photo dite du « coin de table à Aden », personnage clef puisque permettant de dater cette photo de la première quinzaine de novembre 1879, et par là même d’en exclure tout poète symboliste, M. LEFRÈRE et ses amis libraires multiplient les articulets ironiques, se gaussant de ce « spécialiste de RIMBAUD » (on appréciera tout le sel de ces guillemets) qui « tente de gagner ses galons sans avoir publié un seul livre sur le sujet ».

Selon l’humeur, la révélation apportée par M. BIENVENU est qualifiée d’ « éphémère remous», « d’hypothèse sur une hypothèse », quand ce n’est pas de « pure et simple désinformation », « comme les précédentes » pseudo révélations de « cet auteur ». Une précision est même apportée, censée montrer sinon la noirceur du personnage, du moins le peu de fiabilité scientifique de ses hypothèses : « Il y a quelques mois, M. BIENVENU proclamait que le premier barbu apparaissant sur la photo était Alfred BARDEY, l’employeur de RIMBAUD ; il soutient aujourd’hui avec la même certitude que c’est un certain docteur DUTRIEUX ». Et toc !

Ami de toujours des animaux, particulièrement des canidés chassant en meute, et ne dédaignant jamais ajouter mon propre chuintement à celui de la harde, je vais vous relater par le menu, quelques croquignolesques épisodes de coulisses, venant étayer les propos de nos charitables amis, qui comme tous vrais experts expertissimes, ne se sont, eux, jamais trompés.

Si Paul CLAUDEL eut la révélation divine derrière le second pilier de la cathédrale Notre-Dame de Paris, c’est à la page n° XX de Barr-Adjam (livre de souvenirs d’Alfred BARDEY), que Jacques BIENVENU rencontra sa sainte inspiration. D’autres ont bien leurs courtes extases en fouillant de vieilles malles ou en triturant des phrases… La passion est une chose humaine des plus mystérieuses !

Sur cette page, bénite entre toutes, Alfred BARDEY racontait son arrivée, en mai 1880, au Grand hôtel de l’Univers d’Aden, en compagnie de son second : DUBAR. Il évoquait aussi, sous une forme très imagée, leur rencontre dans ce même hôtel (celui de la photo rappelons-le) avec deux de ses résidents : un jeune explorateur, un peu chien fou : Henri LUCEREAU (qui mettait en joue, de ses deux mains pointées et avec beaucoup de réalisme, un adversaire imaginaire) et un ancien militaire ayant pas mal traîné son chalumeau et ses rangers sur le secteur : D. PINCHARD.

Comme la scène primordiale freudienne, cette vision avait tellement impressionné BIENVENU, qu’il eut l’idée de faire vérifier par son compère en recherche exégétique D. DUCOFFRE, si l’un des personnages décrits par BARDEY ne pouvait pas apparaître sur la photo « du coin de table ». Et là Bingo ! Telle Vénus sortant de l’eau, LUCEREAU se dressa soudain, droit dans ses bottes, la moustache au vent.

Alors, comme un enfant ou un écrivain croit, dur comme pierre, à la magie des mots, fort de ce succès indéniable, il pensa avoir trouvé, là, la martingale parfaite, celle qui répondrait à toutes les énigmes que recélait la photo. Le barbu de gauche serait Alfred BARDEY (le même nez !), M. Pyjama serait Pinchard, celui que les autochtones appelaient « Abou Kirch », l’« homme au gros ventre » (sa bedaine témoignait pour lui, mieux qu’un cordon de gendarmes assermentés).

Nez bardeysien, sur la gauche ?

Quant à l’époque à laquelle avait été prise la photo, c’était indéniablement le mois de mai, il suffisait au demeurant de regarder la petite laine que portait BARDEY, pour sentir souffler sur sa propre épaule le petit vent coulis si caractéristique de ces frimas printaniers.

Seul le personnage de gauche porte une veste en laine


On avait beau argumenter avec le professeur (que j’aime appeler IZAMBARD, allez savoir pourquoi), lui prouver le petit guide « FM. HUNTER » en mains («an account of the british settlement of Aden in Arabia ») que le mois de mai à Aden n’avait rien à envier au mois d’août en matière de canicule, il n’en démordait pas. Barr-Adjam était le talisman ultime, la loi de la vérité vraie, et Alfred en était son prophète !

Températures de mai semblables à celles d’août, les températures sont les moins élevées de novembre à février

De même, combien de fois ne nous ont-t-ils pas seriné, lui et DéDé, que LUCEREAU n’avait pu rester à Aden au-delà du 7 août ; c’était totalement impossible, il était trop impatient de repartir etc…Il suffisait, d’après eux, d’étudier les horaires des caravanes et la vitesse de pointe du shamal (ou autres choses absconses et tout autant voisines). Et puis voilà que RÉVOIL (à qui on n’avait pourtant rien demandé ; il n’avait donc rien de mieux à faire ?) écrit à toutes les revues géographiques et scientifiques de France et de Navarre qu’il a rencontré LUCEREAU à Aden, résolument après le 7 août, date de son arrivée (à la nage) !

Patatras, la belle machine de guerre Barr-Adjamienne se révélait soudain n’être qu’une simple pétoire à un coup !

Et pourtant, et pourtant ! M. BIENVENU, s’est bien rattrapé depuis, participant à l’identification du docteur DUTRIEUX, comme il avait auparavant identifié (lui ou DéDé, allez savoir) l’explorateur LUCEREAU.

Si l’on oublie aimablement cet effarement passager de 5 à 7 mois, cette mauvaise foi têtue surtout qui nous a souvent irrités, quand on sentait cet homme intelligent ainsi embourbé dans son ornière (mais qui peut se targuer de ne pas avoir aussi, un jour, cédé à ce type d’illusions et de facilités ?), on doit reconnaître que son sens de l’observation ne lui a finalement pas trop fait défaut. Certes il ne fera jamais froid à Aden, du moins pour toute personne en bonne forme et normalement constituée, mais, par contre, il est un fait que la température y baisse de quelques degrés en novembre, décembre et janvier et qu’il est infiniment plus vraisemblable de trouver un DUTRIEUX, malade et de retour d’Afrique centrale, portant une petite laine, en novembre 1879, qu’un RÉVOIL bien portant, qui plus est venant d’Europe, en plein mois d’août 1880.

Se tromper n’est en rien condamnable ni en rien risible, c’est même le lot de tous les chercheurs. Je préfèrerai toujours un homme qui se trompe et sait reconnaître ses erreurs (BIENVENU le fera-t-il ?), que d’hypothétiques chercheurs (ils n’existent pas), seulement soucieux de donner d’eux et de leurs travaux une image parfaite et lisse, les conduisant à préférer à la stricte recherche de la vérité leur amour-propre et leur confort. Amen.

Circeto (10/02/2011)

Vie et œuvre extraordinaires du bon docteur Pierre-Joseph DUTRIEUX

Pierre- Joseph DUTRIEUX est né à Tournai, le 19 juillet 1848. et est mort à Paris, le 30 janvier 1889. Il est enterré au cimetière Sud de Tournai, carré 7, concession 407 (avec sculpture).  Ainsi nos vies, plus tard, seront-elles résumées !

Portrait P-J DUTRIEUX (BNF)

Élève brillant, Pierre- Joseph DUTRIEUX entreprend des études de médecine. Diplômé de Gand, en 1872, avec grande distinction et ruban d’honneur, il s’engage dans l’armée belge, en qualité de médecin militaire, mais, rétif à la discipline, démissionne de ce poste dès l’année suivante. Il se spécialise alors dans l’ophtalmologie (études complémentaires menées à Paris), afin de devenir oculiste.

Passionné par les horizons lointains et spécialement l’Afrique, il part aussitôt exercer en Egypte, muni de lettres le recommandant auprès du khédive. Il y sera successivement professeur honoraire à l’école de médecine du Caire et médecin chef de l’hôpital gouvernemental d’Alexandrie. 

Le docteur DUTRIEUX fait partie de ces hommes typiques du XIXème siècle, pour qui la science et le savoir font progresser l’Humanité, pour qui la colonisation est une main tendue par la Civilisation à des contrées et des peuples moins avancés et moins chanceux. Ces hommes visionnaires, et par chance souvent pragmatiques, étaient ainsi convaincus que les échanges (aussi bien l’échange des savoirs, que celui des denrées commerciales) conduisaient nécessairement à des avancées concrètes, bénéfiques à tous. De tels êtres humains ne conçoivent en effet l’intérêt personnel et l’action individuelle que si celles-ci s’inscrivent dans une perspective collective plus large, celle du Bien et du Progrès partagé (l’ensemble semé de belles et nombreuses Majuscules). 

P-J DUTRIEUX, sans son lorgnon

Ainsi le docteur DUTRIEUX sera-t-il, sa vie durant, membre et correspondant de nombreuses sociétés scientifiques et philanthropiques : société de géographie commerciale de Paris, société de médecine pratique de Paris, association internationale africaine, société anti-esclavagiste…

Cinq ans seulement, après son arrivée en Egypte, le docteur DUTRIEUX lorgne déjà vers de nouveaux horizons. Il se passionne ainsi pour la première expédition belge, envoyée par le roi Léopold II en Afrique centrale et qui, partie de Zanzibar en décembre 1877, doit tracer une voie commerciale vers les grands lacs. Cette expédition composée de quatre européens   – deux officiers (CRESPEL et CAMBIER), un géographe (MARNO), un docteur (MAES) – connaît un destin tragique. CRESPEL et MAES meurent dès janvier 1878 –  le premier de malaria, l’autre victime d’une insolation –  tandis que MARNO tourne bride. CAMBIER se retrouve alors seul survivant européen et le gouvernement belge recherche une équipe de remplacement comprenant un militaire et un médecin. DUTRIEUX, cédant à son esprit d’aventure et estimant qu’on a toujours besoin d’un bon oculiste pour regarder l’Afrique au fond des cieux, se porte aussitôt volontaire et, accompagné du lieutenant WAUTHIER, part pour Zanzibar. Mais la malchance et les petites bêtes continuent de s’acharner sur l’équipe belge et, en décembre 1878, WAUTHIER meurt de dysenterie dans les bras de DUTRIEUX et (ce qui est plus désagréable) les douleurs les plus atroces. En hâte, une nouvelle équipe est dépêchée, composée de POPELIN, VAN den HEUVEL et DUTALIS : ce sera la seconde expédition belge qui connaîtra, comme de bien entendu, son lot de morts et de désillusions. 

Pendant ce temps, CAMBIER et DUTRIEUX – dont les caravanes se sont enfin rejointes – parviennent, au printemps 1879, à Tabora, mais DUTRIEUX est à son tour victime de la malaria et doit abandonner l’expédition, laissant CAMBIER partir « seul » (comme il est dit dans les récits d’époque, où porteurs et autres guides autochtones comptent de pleine évidence pour du beurre) vers Karema et le lac Tanganika. 

De son côté, DUTRIEUX, épuisé, regagne Bagamoyo, puis Zanzibar, non sans avoir croisé, sur le chemin du retour, les membres déjà plus ou moins éclopés de la seconde expédition belge. DUTRIEUX quittera, en piteux état, Zanzibar pour Aden, où il arrivera le 25 octobre.  Il y séjournera une bonne quinzaine de jours, le temps de se refaire une petite santé et de rencontrer un bouillant explorateur français du nom de LUCEREAU autour d’un « coin de table» très photogénique. 

  Et Lulu fut !

Henri LUCEREAU revient, à cette époque, de Zeilah, petit port, ouvrant la voie vers l’Abyssinie, situé de l’autre côté de la Mer Rouge. Il y a essuyé quelques premières et menues vexations de la part de l’émir local, le sieur ABOU BEKER, esclavagiste de bonne tenue et de haut vol. On peut dès lors aisément imaginer notre bon docteur DUTRIEUX, correspondant de la société anti-esclavagiste de Londres, prenant du plaisir à partager avec son jeune confrère en exploration quelques saines indignations, et il nous est agréable de penser qu’à ces occasions, sous la véranda du Grand hôtel de l’univers d’Aden, leur hôte, Jules SUEL, ci-devant franc-maçon, aimait parfois ajouter quelques siens couplets à l’antienne.

Si nous connaissons aujourd’hui de façon précise l’époque de cette rencontre entre les deux explorateurs (de cette rencontre unique faut-il préciser !) c’est que DUTRIEUX en a laissé une trace écrite, consultable par tout un chacun, sur le site Gallicade la BNF :  site de la BNF

Il s’agit de la transcription, dans le bulletin de la société de géographie commerciale de Paris de 1881 (Tome 3, pages 193 et 194), d’une lettre adressée à un journal égyptien, par le docteur DUTRIEUX, le 18 février 1881, quelques mois après l’assassinat de LUCEREAU. Cette lettre se voulait une réponse sans concession à un article publié quelques jours plus tôt par ce journal au sujet de la mort de LUCEREAU. 

Dans cette lettre, DUTRIEUX se rappelait non sans émotion sa rencontre avec LUCEREAU insistant sur les qualités de cœur de celui-ci, leur sensibilité commune anti-esclavagiste et sa conviction que l’explorateur avait non pas été coupable d’imprudence (opinion émise par plusieurs européens – dont en premier chef BARDEY- ayant fréquenté LUCEREAU) mais victime de la seule vindicte de l’émir- trafiquant d’esclaves ABOU BEKER. On peut y lire : « j’ai passé 15 jours à Aden, avec M. LUCEREAU en novembre 1879, au moment où je revenais mourant …la confraternité qui unit tous les voyageurs africains m’attira les sympathies de M. LUCEREAU…j’en ai gardé un souvenir reconnaissant et je me dois à moi-même de rendre hommage à la mémoire de l’infortuné voyageur… ».

Lettre impeccable qui démontre de façon définitive qu’une photo réunissant à Aden, les deux explorateurs, ne peut avoir été prise qu’au cours de leur seule rencontre, en novembre 1879, période au cours de laquelle Arthur RIMBAUD, revenu de Chypre, résidait en France. 

Mais les meilleures rencontres ont une fin et DUTRIEUX, après une escale au Caire, le 18 novembre 1879, regagne ensuite l’Europe et la Belgique, fin novembre 1879.

Le docteur DUTRIEUX, auréolé de sa gloire d’explorateur, sera alors invité par différentes sociétés de géographie : on le retrouve ainsi en Italie, vers le 20 janvier 1880, donnant une conférence à Milan, où il est totalement séduit par la société d’exploration commerciale en Afrique que vient de créer, l’an passé, dans cette ville, Manfredo CAMPEIRO. Retour ensuite au pays – en Belgique – non sans avoir fait auparavant la tournée des diverses sociétés de géographie françaises. DUTRIEUX est ainsi à l’affiche : le 1er février 1880 à Lyon et le 5 février à Paris. En mars, il intervient devant l’Union syndicale de Bruxelles pour une conférence intitulée :« La question africaine au point de vue commercial ». Au printemps, il regagnera Mons (où habite sa famille) pour se consacrer à la rédaction définitive d’un ouvrage – fruit de son expérience africaine : « Contribution à l’études des maladies et de l’acclimatation des européens de l’Afrique intertropicale ».

Mais déjà il a hâte de repartir vers l’Egypte, d’autant qu’on lui propose à la fin du printemps 1880 un intéressant (du moins le croit-il alors) poste de secrétaire au sein du Service de lutte contre l’esclavage que le gouvernement égyptien (à la demande du gouvernement britannique) vient juste de confier, en avril, au comte della SALA. DUTRIEUX arrive ainsi au Caire vers fin juin 1880. Il y restera en compagnie du colonel SALA jusqu’à fin juillet, organisant le nouveau service et préparant les premières actions concrètes de lutte contre le trafic des esclaves qui transite par Khartoum et la Haute Egypte. Ce service sera, pour cette raison pratique, basé à Siout (Assiout), à 320 kilomètres au sud du Caire.  

C’est précisément à Siout que résidera, en août 1880, le docteur DUTRIEUX, et non à l’hôtel de l’Univers d’Aden, comme certains experts ont feint à de le croire à certain moment de désarroi (plan B quand le scénario initial prend l’eau). C’est en effet ce qu’indique clairement, dans un article destiné au Frankfurter Allgemeinun chercheur allemand – M. PABST – qui, en 2011, a mis la main sur une lettre du docteur DUTRIEUX  écrite à  Siout (Egypte), le 16 août 1880. Ironie de l’histoire, nous noterons que le 16 août est précisément la date d’embauche d’un certain Arthur RIMBAUD à la factorerie BARDEY. Je suggère donc à nos amis experts rimbaldissimes, spécialistes en scénarii évolutifs, l’hypothèse d’une téléportation ce jour-là de DUTRIEUX, depuis Siout vers la véranda du bon père SUEL à Aden. Voilà qui serait à peine moins vraisemblable que d’autres affirmations du même tonneau avancées précédemment par nos amis libraires.  

En septembre 1880, le comte della SALA, conduira ses troupes jusqu’à Assouan, extrémité Sud du territoire dont il a la charge. Il sera plus tard présenté que cette mission connût un grand succès mais il est vite clair pour beaucoup – et notamment pour DUTRIEUX – que ce service de lutte contre l’esclavage ne dispose pas de moyens assez puissants et a un champ d’action géographique trop restreint pour lutter efficacement contre ce fléau. Après une discussion orageuse avec le comte, DUTRIEUX quitte cette mission, au milieu de l’automne 1880, décidant de se consacrer pleinement à son vrai métier, celui de médecin oculiste, qu’il exercera ainsi plusieurs années à l’hôpital européen d’Alexandrie. En 1882, pour cause de signalés services, le khédive lui accordera la dignité de Bey. 

Le docteur Pierre-Joseph DUTRIEUX – que nous appellerons dorénavant « DUTRIEUX-Bey », comme il est inscrit sur sa tombe à Tournai –  restera encore près de 3 ansen Egypte (essentiellement à Alexandrie), subissant la canonnade anglaise en 1883 et se rendant à Damiette étudier l’épidémie de choléra qui touche alors le nord de Egypte et dont il fera un livre »Le choléra dans la Basse -Egypte, en 1883, relation d’une exploration médicale dans le delta du Nil pendant l’épidémie cholérique ».Publication qui vient s’ajouter aux nombreux ouvrages, médicaux ou non, qu’il avait déjà rédigés sur l’Egypte par le passé : « Sur l’ophtalmie appelée communément ophtalmie d’Egypte », « Réflexions sur l’épizootie chevaline au Caire en 1876 », « La question judiciaire en Egypte », etc… 

Fin1885, le docteur DUTRIEUX-Bey retournera définitivement en Europe pour s’installer à Paris, où il ouvrira une clinique spécialisée dans les maladies des yeux. Il y traitera notamment, à la fin de l’année 1886, Georges RÉVOIL de retour d’un voyage en Afrique. En 1888, moins d’un an avant sa mort, il épousera une Tournaisienne. Ainsi, jusqu’à sa mort, survenue en janvier 1889, il exercera à son domicile du 9 rue du Faubourg-Poissonnière, l’après-midi de 3 heures à 6 heures, et dans sa clinique du 63 de la rue du faubourg Saint-Denis, où il recevait de midi à 14 h, ainsi que le matin (mais attention uniquement sur rendez-vous !). 

Circeto (09/02/2011)

P-J DUTRIEUX-BEY
Cimetière Sud de Tournai, carré 7, concession 407

La barbe et les cheveux!

Une photo du docteur DUTRIEUX provenant de la photothèque de la société de géographie de Paris, hébergée à la bibliothèque nationale de France, a été présentée, tout récemment, à la presse par M. BIENVENU, provoquant quelques réactions…épidermiques. 

Ce portrait est indubitablement, pour une personne ayant quelque peu étudié le sujet, ce qui a été proposé de mieux, à ce jour, comme sosie d’un des barbus de la photo dite du « coin de table à Aden » : même forme de visage, nez fin, narine pincée, front bombé, arcades froncées (soucieux ?), même barbe (mais je vous accorde que deux barbes peuvent se ressembler), et surtout même calvitie. 

Ce dernier point est fondamental. 

Lorsque nous étudiions cette photo prise à Aden (une occupation assez monomaniaque conduite depuis bientôt 10 mois), nous étions toujours frappés par la calvitie que présentait ce barbu assis à gauche. Ce n’était en effet pas une calvitie banale, comme l’était par exemple celle de Georges RÉVOIL. Rappelons que RÉVOIL est cet explorateur-photographe, que nos amis libraires, tenants du scénario RIMBAUD, avaient cru identifier, et sur le front dégagé duquel ils avaient dressé un édifice bien incertain, que nous voyons aujourd’hui à terre.

Ce barbu offrait en effet une calvitie (ou une coupe de cheveux ?) très particulière, caractérisée par :

  • un profond creusement du golfe frontal (comme RÉVOIL), 
  • un toupet central de cheveux, plutôt fourni et bien avancé sur le front (tout le contraire du  front largement dégarni, en couronne, du portrait de RÉVOIL de 1883, que l’équipe des libraires semble aujourd’hui privilégier),
  • et surtout ce parfait alignement latéral « cheveux – barbe », traçant une remarquable ligne droite, partant de la joue, remontant vers la tempe (on notera comme la tempe est extraordinairement dégagée), et s’achevant à l’arrière du front en un golfe magnifique.
Barbu de gauche photo Aden ; portrait de PJ DUTRIEUX (BNF)

Entre le portrait du docteur DUTRIEUX et celui (ceux !) de RÉVOIL, sûr, il n’y a pas …photo, disais-je ! La calvitie du docteur DUTRIEUX répond, point pour point, au descriptif ci-dessus, alors qu’il en va tout différemment de RÉVOIL. Ce qui n’est pas à proprement parler une surprise, nous y reviendrons.

S’il a déjà été dit que le RÉVOIL de 1883, avec sa large calvitie centrale ne pouvait décemment postuler au poste très couru (surtout au XIXème siècle) de « barbu de gauche », il en va de même de l’autre portrait photographique de RÉVOIL, en date de 1881, qui nous a également été présenté. Si sur cette dernière photo, RÉVOIL apparaît avec un front certes moins dégarni, on remarque par contre (et bien mieux que sur la photo de 1883), que sa calvitie temporale ne ressemble aucunement à celle de notre barbu. En effet, sur cette photo de RÉVOIL, comme sur TOUS ses portraits (photos comme gravures), on aperçoit nettement, entre oreille et tempe, une assez large et haute plage de cheveux avançant vers l’arcade. La « fameuse » ligne droite de notre barbu est ici changée en une double vague présentant une pointe en direction de l’arcade.

Barbu de gauche photo Aden (1879/1880) ; G. RÉVOIL (1883)
Barbu de gauche photo Aden (1879/et 1880); G. RÉVOIL (1881)

Autant d’éléments qui font qu’on ne peut, d’un revers de main méprisant ou d’un bon mot ironique (« la barbe ! »), asséner que la photo du docteur DUTRIEUX est un non- évènement, et même une désinformation. 

La découverte de la photo de DUTRIEUX a renvoyé dans les limbes l’hypothèse d’un RÉVOIL en portrait de groupe, et, d’un même mouvement, RIMBAUD dans sa boutique (à Aden Camp). Quels contre-arguments sont aujourd’hui proposés par les inventeurs du « coin de table » ? L’oreille ne serait pas la bonne ? Il est vrai que là, et seulement là, l’évidence n’apparaît pas. Mais sur la photo, l’oreille du barbu, totalement surexposée, n’est pas d’une netteté folle et est, peut-être même, affectée d’un « bougé ». Que n’ont-ils pour les photos de RÉVOIL, ce même œil aiguisé, ce vif esprit critique ! 

Il existe une gravure de DUTRIEUX très peu ressemblante à la photo ! C’est exact ! Si BIENVENU pense que cette gravure ne représente pas le docteur DUTRIEUX mais le docteur MAES – que DUTRIEUX avait remplacé dans l’expédition belge, je refuse de m’engager dans ce genre de justification qui n’est que perte de temps et de l’essentiel. Cette gravure n’est pas ressemblante, et alors ? Ceci enlève-t-il quelque chose à la ressemblance frappante de la photo de DUTRIEUX avec notre barbu ? 

Je pense que nous avons fait le tour des quelques contre-arguments apportés, ce fut rapide ! Que reste-t-il donc des réponses apportées à la découverte de BIENVENU sinon quelques bluffs en forme d’écrans de fumée (DUTRIEUX à Aden en août 1880), une bordée d’humour en peau de lapin, et de jolies gratuites attaques ad hominem. Où sont passés les anciens tombereaux d’érudition ? 

Quand le bon mot se veut le dernier, n’est-ce pas l’aveu que l’on est à court de phrases ? 

Circeto (28/01/2011)