Rimbaud et Verlaine au Panthéon : Deux hommes pour un « coffin » ?

Lettre ouverte à tous les Assis,

dont les noms frétillent par ordre alphabético-protocolaire aux premiers rangs de la pétition : 

S’il vous plait, foutez-leur la paix ! Que jamais les honneurs empesés de la République n’étouffent ces libres fantômes !

Et plutôt que de mettre en cage, même dorée, même de marbre, deux nouvelles recrues, rendez plutôt Jean-Jacques à son île des peupliers, où flotte encore parfois le souvenir de Gérard, Sylvie et Adrienne !

Cette pétition, mal pensée, mal ficelée, et, pire que tout, mal écrite est un crève-cœur pour qui aime vraiment (c’est-à-dire en toute innocence) l’œuvre et les vies de ces deux poètes. Quel Mal vous ont-ils fait pour vouloir tout à trac agiter ainsi leur poussière et troubler leur repos ? Leur mythe n’est pas à vendre, ni à l’étal, ni à l’encan ! Les soldes ne sont pas ouvertes !

« Que dit-on aux poètes à propos du Panthéon » (sic). Une première ligne, à l’image de l’entière démarche, affligeante. « Le châtiment de Tartuffe » aurait sans doute été plus approprié. Pourquoi, en effet, cette punition ? Pourquoi menacer ces deux poètes d’une condamnation, sans jugement ni jugeote, à une peine perpétuelle ?  Vaille que vaille, Rimbaud et Verlaine ont tenté de vivre en liberté (autant que la société des Hommes alors – comme aujourd’hui, comme demain – pouvait le permettre), et vous voudriez à présent vous emparer de leurs restes, vous approprier leur mémoire comme l’on fait d’un scalp ou d’un trophée ? Non ! Pas eux, pas ça ! Même pour une cause, aussi juste soit-elle ;  une communauté, aussi active soit-elle ;  ou une patrie, tellement en quête de repères et d’unité soit-elle ! 

Comparer Rimbaud ou Verlaine à Oscar Wilde tiendrait de l’ignorance si ce n’était tout bonnement de l’imposture ! Si Oscar Wilde, porta haut son homosexualité, il en fut tout autrement de nos deux poètes. Jamais Rimbaud n’en pipa mot, et Verlaine, son « old cunt ever open(ed) », brouilla toujours les pistes, auprès de ses amis, comme devant la postérité, alternant l’aveu : « mon grand péché radieux » et le déni : « qu’on l’entende comme on voudra, ce n’est pas ça (…) je vous dis que ce n’est pas ce que l’on pensa ». 

Et puis, quelle drôle d’idée de vouloir faire entrer au Panthéon, conjointement et en « parallèle » (sic), pour une sempiternelle mort commune, deux êtres que la vie et ses embrouilles avait séparés, comme tant d’autres, une fois la passion feue. Réunir sous une même coupole l’Oestre et le Loyola, ces libres divorcés, sous prétexte qu’ils se sont aimés 2 années durant, c’est vouloir nier leurs choix, réviser l’histoire, et figer leurs vies. Si leurs tombes sont séparées, qu’importe, leurs noms et leur mémoire resteront encore longtemps associés.  N’est-ce donc pas l’essentiel pour vous ? D’ailleurs, on n’enferme pas des mythes au Panthéon, juste des symboles !

S’il vous paraît à ce titre important de faire respecter un quota de diversité au sein de l’édifice, pourquoi ne pas plutôt demander l’intronisation du plus grand écrivain français du siècle passé, celui en l’honneur duquel Verlaine précisément, le 10 juillet 1873, tira dans le ciel bruxellois, deux coups de révolver, comme autant de bougies d’anniversaire ?  Sa tombe de marbre noire (sobre, mais ni étriquée ni avare), sise au Père Lachaise, ne lui donne-t-il pas déjà un avant-goût du lieu. 

Mieux encore ! Boudé de son vivant par l’Académie Française, réclamons le transfert des cendres de Charles Trenet au Panthéon ! « Les san-glots longs/ des vi-olons/ de l’au-tomneeee/ ber-cent mon coeur/ d’u-ne langueur / mo-notoneee... » Quelle promotion inespérée, et quelle revanche !  Ne manque-t-on pas d’ailleurs cruellement de chanteurs – les poètes d’aujourd’hui – place des Grands-Hommes ?

Et s’il fallait ensuite appliquer un quota de rockers français, l’élu serait tout trouvé ! 

Circeto (04/10/2020)

Rimbaud : Michel et Christine (la suite)

Pas plus de bleu aux fenêtres que de toiles d’araignées dans les coins de ce Budget d’un jeune ménage ! Un petit vaudeville propret sur les menus déboires économiques d’un couple de jeunes bourgeois parisiens trop dépensiers, locataires d’un riche propriétaire bien décidé à conquérir, à coups de lettres de change, les faveurs de l’épouse. Mais la morale sera sauve, et tout finira heureusement, sur une ode au travail et à la tempérance financière, garante d’honnêteté.  

Ne reste donc plus que l’autre pièce de Scribe, Michel et Christine, vaudeville publié et joué en 1821.

Tout plaide pour qu’il soit le lauréat ! Rimbaud a en effet peu utilisé de prénoms dans ses poèmes ; quelques-uns de mémoire : Ophélie, Nina, Jeanne-Marie, Anne, Henriette, Juliette, Milotus ? J’en oublie sans doute d’autres, mais ici nous en avons tout de même deux d’un seul tenant, et ceci dès le titre. Je comprends ainsi comment s’est construit depuis près d’un siècle un consensus autour de cette comédie de Scribe, ce « titre de vaudeville » qui « dressait des épouvantes » devant le poète. D’autant que le poème de Rimbaud, avec son orage dantesque et ses cavaliers de l’Apocalypse, développe des visions autrement plus effrayantes que ne le fait Jeune Ménage, avec sa fée et ses gentils fantômes. Peut-être aurions-nous pu commencer par cela, penserez-vous ? Certes, mais placer ses pas dans ceux des géants qui nous ont précédés, nous fait prendre le risque d’un bon écrasement d’orteils, au cas où ils feraient volte-face. Mon principe : rester prudent, tracer son propre chemin, pas à pas, petitement peut-être, mais sans risque de s’égarer. Et surtout ne jamais cesser de tenir le bon bout de la raison !  Or, à ce propos, j’ai un petit problème à vous soumettre. 

Peut-être avez-vous noté que j’ai mis plus de six (et même sept) minutes avant de reprendre le fil de ce post ? Il y a une raison à cela : c’est qu’en plus de lire Le Budget d’un jeune ménage, je me suis également plongé dans Michel et Christine (pas un gros plongeon il est vrai, plutôt un petit bain). Scribe nous conte là l’histoire de 2 amoureux : Christine, amoureuse, franche et sans chichis, dotée d’un caractère volontaire, et Michel, son cousin, plus timoré et quelque peu influençable. Se marieront ils ensemble, telle est la question ? L’histoire serait d’une inconsistance remarquable s’il n’y avait la présence d’un troisième personnage (central dans la conduite de l’intrigue), un sergent polonais de l’armée napoléonienne aussi brave et désintéressé qu’amoureux de Christine. La pièce en un acte se termine, comme il se doit, sur le mariage attendu : non seulement Stanislas renonce à Christine, mais il favorise les épousailles des deux tourtereaux en les dotant d’une somme rondelette dont il venait d’hériter opportunément. Un happy end, quoi ! Tout le contraire d’une « fin de l’idylle » !

Pas vraiment non plus le style à vous faire dresser les cheveux sur la tête, mais peut-être que l’Arthur s’effrayait d’un rien quand il humait par trop la sauge des glaciers. Il demeure qu’il m’est difficile de voir surgir, de cette petite comédie, cent moutons apeurés et mille coursiers endiablés, le tout dans une odeur soufrée d’orage. Sans doute un manque d’imagination de ma part, je le concède. 

Je m’interroge quand même : nos exégètes unanimes ont-ils ou non ressenti, comme moi, ce « léger » décalage entre le mignon vaudeville de Scribe et les visions hallucinées de Rimbaud ? Lorsque je reprends les articles publiés sur le sujet, du moins ceux auxquels j’ai pu avoir accès, il me semble percevoir, de la part de leurs auteurs, une certaine gêne, quelque chose comme un irrésistible goût pour l’ellipse. En un mot, ils évitent soigneusement de s’appesantir sur cette difficulté – car c’en est une ! Pas de côté ou pas de clerc, ils glissent, dévient, évitent de trop creuser ce point dur. Le dépassement (que j’appelle évitement) de cette contradiction est donné, dès 1987,  par Pierre Brunel, dans son article «Fin de l’Idylle ». Sa thèse repose sur le sens parodique, symbolique du poème.  Cette interprétation sera globalement acceptée et poursuivie par les autres chercheurs. Selon Brunel, quand Scribe nous vante l’Idylle, l’Amour bourgeois (?), le Mariage (les vignettes pérennelles), Rimbaud, dans son poème, déconstruit ces mythes. L’amour libre se détruit et se meurt quand la marguerite à peine effeuillée, baignée du sang du Christ, se noie dans le pot-au-feu (il n’écrit pas exactement cela, mais c’est l’idée – à la louche). Orage et hordes sauvages retournent les terres et les cœurs.  Et ceci vous suffit, à vous ? Un petit coup de baguette symbolique bien asséné, un pas de côté, trois petits tours, et puis s’en vont ? Pas, à moi !

A Moi, donc. 

J’attendais de la lecture de la pièce de Scribe des correspondances avec le poème. Je n’en ai pas trouvées une seule, pas un semblant de décor commun, pas même un certain climat, une certaine ambiance. Pas une phrase, pas un mot. Rien ! Si la seule explication est symbolique, tout autre vaudeville traitant d’une idylle ou d’un mariage aurait aussi bien convenu. Et il ne doit pas en manquer ! Pourquoi alors ce choix précisément de Michel et Christine ?  Car, on l’a démontré, à la suite d’ Etiemble, ce ne peut être que Michel et Christine !  À moins bien sûr que cette épouvante n’ait donné naissance à aucun poème. Mais Alchimie du Verbe tient la liste des créations de 1872 ; on peut par conséquent supposer qu’un poème est bien né de cette hallucination – même s’il est exact que je n’ai pas trouvé de traces versifiées de « la mosquée à la place de l’usine » ni du « salon au fond d’un lac ». Nous serions-nous tous trompés alors ? C’est impossible ! Pas avec une aussi belle unanimité !    

Relisons attentivement la phrase de Rimbaud : « un titre de vaudeville dressait des épouvantes devant moi ».  Il n’écrit pas qu’un vaudeville a dressé devant lui des épouvantes, mais que c’est le titre de ce vaudeville qui en est la cause. Une nuance de taille, non ? Personne ne semble vraiment s’être arrêté sur cette subtilité. Reprenons le raisonnement :  Michel et Christine, titre de vaudeville, dresse des épouvantes, mais pas le vaudeville lui-même. Vous commencez à percevoir un peu de lumière au bout du couloir ?  La référence porte sur le titre seul du vaudeville de Scribe, pas sur la pièce de Scribe. Est-ce clair ?

Trouvez M & C !

En son temps – 1821 et suivantes, la comédie de Scribe rencontra un joli succès, et Michel et Christine eurent la joie de donner naissance à une nombreuse descendance. Tel un blockbuster de notre époque, on publia et joua successivement Michel et Christine, le retour Michel et Christine en Amérique ; Michel et Christine contre-attaquent. Je plaisante, mais à peine. C’est pire, comme on va le voir. 

Suite au succès de la comédie de Scribe, un certain Auguste Le Poitevin – dit de L’Égreville, dit Viellerglé, journaliste flaireur de bonnes affaires et « homme de lettres » à la tête d’un atelier de nègres, joliment appelés collaborateurs, décida d’exploiter une veine aussi prometteuse. Il n’en était pas à son coup d’essai, mais cette fois-ci allait être sa meilleure opération financière.  Ainsi, en 1823, faisait-il publier, sous le pseudo de Viellerglé A de St Alme, 3 tomes d’un roman intitulé, non sans imagination, Michel et Christine et la suite. On notera que le titre était à peine plus long que celui de l’« auteur ». 

De façon explicite et assumée, le premier tome reprenait sous une forme quelque peu développée la pièce originelle de Scribe et Dupin. Dans l’introduction, Viellerglé présentait l’objectif « moral » de « son » livre : rendre justice au pauvre Stanislas, ce soldat au grand cœur que l’issue du vaudeville de Scribe laissait tristement solitaire. Les tomes 2 et 3, quant à eux, donnaient une suite au vaudeville présentant un Michel, que le mariage, la vie commune et les manœuvres retorses d’un soi-disant ami rendaient à chaque page plus odieux et aigri. Une vraie Fin de l’Idylle, cette fois ; et une idylle définitivement achevée par la mort de Michel et le remariage de Christine avec Stanislas.   

L’histoire éditoriale de Michel et Christine ne devait pas s’arrêter en si bon chemin puisque, en 1823 encore, Scribe et Dupin donnèrent leur propre suite à leur vaudeville : Le retour ou la suite de Michel et Christine, serrés encore de près par l’inévitable Vieillerglé, qui, toujours la même année, remettait le couvert, avec l’aide d’Etienne Arago, sous forme d’un troisième vaudeville intitulé Stanislas ou la suite de Michel et Christine. Et nous voilà par conséquent en présence de 4 œuvres (un roman et 3 vaudevilles) portant le titre de Michel et Christine. L’éventail des possibles s’ouvre maintenant grand devant nous.

A l‘opposé de la pièce de Scribe et Dupin, le roman produit par la petite entreprise Vieillerglé nous dépeint une idylle qui se corrompt et se meurt. Ce thème, on en conviendra, est plus proche de la « fin de l’idylle » exprimée par Rimbaud et développée par Brunel. De là, maintenant, à affirmer que ce Michel et Christine et la suite est, plus que le vaudeville de Scribe, la véritable origine du poème de Rimbaud, il reste encore un large fossé à sauter. Prenons donc notre élan ! Récapitulons ! Nous avons, dans ce roman, le titre de vaudeville et le thème, reste à y découvrir ce qui manque totalement à la comédie de Scribe, à savoir des correspondances évidentes avec le poème de Rimbaud, par exemple une atmosphère lourde d’orage ou la vision de barbares déferlant sur le monde. 

Doté d’un solide optimisme et d’une foi mystique en la loi des grands nombres, je me dis à ce stade qu’il sera tout de même plus facile de dénicher de tels rapprochements dans 3 tomes de roman que dans le vaudeville en un acte de Scribe. Ce qui explique au passage qu’un DéDé trouvera toujours plus de mots « empruntés » par Rimbaud à Hugo, qu’auprès de n’importe quel autre poète, moins prolifique. Mais ce que je critique chez les autres, je me dois de l’appliquer à moi-même. Il ne s’agira donc pas pour moi de dénicher quelques vagues rapprochements d’expressions entre les 2 textes, quelques lignes cachées en milieu de tome 2 ou quelque ambiance croupie en fond de tome 3. Non, il conviendra de mettre la main, d’entrée et avec une rare évidence, sur la bonne correspondance, celle seule qui expliquera qu’un « titre de vaudeville » puisse faire « dresser des épouvantes » sur la tête de Rimbaud.

Ouvrons le premier tome et commençons la lecture !  Quel suspens n’est-il pas ? 

Première page, premier paragraphe ! Bingo (comme on ne dit pas dans le petit monde feutré de la Rimbaldie) ! Pour une surprise, dites donc, ça c’est vraiment une surprise ! Difficile de faire mieux, non ? Tout y est ou presque ; seul le moment de la prise de la « photo » diffère. La scène introductive de Vieillerglé se situe entre 2 orages, celui de la nature et celui des hommes, quand Rimbaud unit les deux pour n’en faire qu’un. Il ne nous manque ni les moutons (« abrités dans les buissons et sous les arbres » / « tachez de descendre à des retraits meilleurs »), ni l’Enfer (« musique infernale » / « ombre et soufre »), ni même le « Je » du narrateur (qu’on ne retrouvera plus d’ailleurs dans le reste du roman). Le rapport entre les 2 textes s’arrête bien entendu là (mais c’est déjà beaucoup) : un titre, un thème et les principaux éléments de la mise en scène. Qui dit mieux ? Surement pas Scribe ! Après, l’un reste une description assez conventionnelle, tandis que l’autre est une vision hallucinée. 

Il est émouvant de saisir, sans doute pour la première fois de manière aussi perceptible, avec une évidence quasi sensorielle, ce qui constitue le génie créateur d’Arthur Rimbaud : ce formidable don de dresseur d’images. Et quelle ménagerie ! Pour la première fois en effet, et je pèse mes mots, nous tenons le modèle, la source d’inspiration d’un poème de Rimbaud : quelques lignes écrites d’un style plutôt académique que le poète a transfigurées en autant de fulgurances qui nous emportent.

Rien n’est jamais prouvé, en ce bas monde. Et je compte sur celui de l’exégèse rimbaldienne pour contester, ratiociner, mais plus vraisemblablement pour regarder ailleurs ; c’est si facile ! Peu importe. Que ce monde clos se boucle à triple tour, dans l’entre-soi ; c’est le propre des systèmes. Rimbaud et sa poésie sont ailleurs, hors les murs, diablement libres ; et c’est sans doute pour cela qu’on les aime. 

Une dernière incidente pour terminer – telle une inévitable et réglementaire notule de bas de page… Les amateurs de Balzac, auront peut-être reconnu, sur l’une des photos précédentes, un titre de livre, publié en 1822, sous le double nom de Viellerglé et de Lord R’Hoone (anagramme d’Honoré) : L’héritière de Birague. Cette œuvre est aujourd’hui attribuée de façon certaine au seul Honoré de Balzac ; elle appartient à ses œuvres de jeunesse, ces divers romans antérieurs au Dernier Chouan (devenu Les Chouans) et publiés sous différents pseudos. Balzac a en effet compté pendant plusieurs années parmi les collaborateurs d’Auguste Le Poitevin, une association qui s’est poursuivie au moins jusqu’à la fin de l’année 1822, voire peut-être encore plus tard, mais de façon plus anecdotique. Au cours de l’été 1822, Vieillerglé, qui possédait un sens très personnel de cette collaboration, écrivait ainsi à Balzac : « Travaillez pour deux, car je ne fais rien moi ! ». Les trois tomes de la suite de Michel et Christine ont été publiés en 1823, ce qui fait remonter la rédaction du tome 1 en début d’année 1822, sans doute peu de temps après le succès de la pièce de Scribe, soit à une époque où Balzac cachetonnait toujours chez Vieillerglé. Il serait assez piquant que Balzac ait pu inspirer Rimbaud pour son poème, mais j’en doute ! 

Un ultime (bon) mot, pour conclure ce long intermezzo exégétique ! Certains pourront regarder avec scepticisme, voire commisération, le glorieux nom d’Arthur, ce pinacle enfariné de nos Belles Lettres Françaises, l’amant de Verlaine, soudain accolé à celui de Le Poitevin. Ce serait de leur part méconnaitre l’essentiel, oublier ce que proclamait Rimbaud, précisément dans l’Alchimie du Verbe : « j’aimais les peintures idiotes…la littérature démodée, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules… ». Plus drôle, la partie d’Alchimie du verbe dans laquelle Rimbaud évoque le « titre de vaudeville » débute par une phrase-manifeste : « la vieillerie poétique avait une bonne part dans mon alchimie du verbe ».

Vieillerie, Vieillerglé ? Trop beau pour être vrai : le propre de l’exégèse !

Circeto 02/08/2020 

(article copyrighté jusqu’aux yeux ; demander la permission de l’auteur, le citer, et bien remuer avant de s’en servir, merci)

Rimbaud : Michel et Christine

À moi. 

S’il est bien une piste explicite (peut-être la seule, en dehors de ses pastiches !) que Rimbaud nous livre au sujet de l’un de ses poèmes, c’est cette phrase que l’on trouve dans Alchimie du Verbe : « un titre de vaudeville dressait des épouvantes devant moi ». 

Dans ce sous-chapitre d’Une saison en enfer, Rimbaud nous conte l’histoire « d’une de ses folies », qu’il illustre par des poèmes écrits au printemps ou durant l’été de l’année 1872, période au cours de laquelle il affirme avoir couramment pratiqué l’« hallucination simple ». Le réel se transformait en visions hallucinées qu’il couchait dans ses écrits. 

Les éditeurs ont souvent regroupé les poèmes de cette époque sous diverses appellations plus apocryphes les unes que les autres : Derniers vers (pour la route ?), Vers nouveaux et chansons…Dix-neuf textes manuscrits (et leurs variantes) sont ainsi arrivés jusqu’à nous : Honte ; Larme ; La rivière de Cassis ; Bonne pensée du matin ; Jeune ménage ; Comédie de la soif Fêtes de la patience (Bannières de mai, Chanson de la plus haute tour, L’éternité, Âge d’or) ; Ô saisons, ô châteaux ; Est-elle almée… ; Entends comme brame… ; Qu’est-ce pour nous mon cœur… ; Michel et Christine ; Plates-bandes d’amaranthe ; Mémoire ; Fêtes de la Faim. 

Dans Alchimie du verbe, Rimbaud intercale à sa prose 6 poèmes. On reconnait Larme, Bonne pensée du matin, Chanson de la plus haute tour ; Honte (ici titré Faim) ; L’éternité ; Ô saisons, ô châteaux, et apparaît un poème inconnu sous forme manuscrite, Le loup criait sous les feuilles (suite, ou non, de Faim). Dans les brouillons retrouvés d’Alchimie du verbe, Rimbaud donne en plus de Faim, de Chanson de la plus haute tour, et d’Éternité, le titre de trois autres poèmes qu’il envisageait alors d’ajouter comme illustrations de sa « folie » : Âge d’or ; Mémoire et Confins du monde (inconnu au bataillon, du moins sous ce titre), avant finalement d’y renoncer. 

Petit problème d’arithmétique simple : 

-sachant que la phrase « un titre de vaudeville dressait des épouvantes devant moi » n’est illustrée par aucun poème, 

-sachant que sur 19 poèmes écrits à l’époque, au moins 6 poèmes identifiés (plus vraisemblablement 8) ont été retenus à titre d’exemples, dans la Saison, (ou devaient l’être), 

Combien reste-t-il alors de poèmes, auxquels cette phrase peut se référer ? Pour nous aider dans le calcul, nous admettrons, avec assez peu de chances d’erreur, que le dit poème doit bien entendu être titré.

Réponse : (retournez l’écran pour lire à l’endroit, merci, ça fera plus vraisemblable)

Sur cette base, un peu sujette à caution mais pas trop, restent seulement 6 poèmes : La rivière de Cassis Jeune ménage Comédie de la soif Bannières de mai Michel et Christine et Fêtes de la Faim.  

Mettons maintenant dans notre grand chaudron chacun de ces titres, ajoutons-y une pincée de vaudeville, et touillons bien fort ! Nous obtenons 2 candidats potentiels, et deux seulement : Le budget d’un jeune ménage, vaudeville d’Eugène Scribe, et, ô surprise, ô merveille, Michel et Christine, vaudeville du même. Au premier coup d’œil, nous constatons que le second parait plus prometteur que le premier : identité parfaite des titres, à laquelle s’ajoute une originalité plus grande, plus propice par conséquent à défier le hasard.  

Aparté mezzo voce : À ce stade de la recherche, nous feindrons d’ignorer ce que notre chaudron magique et connecté nous a signalé à grands renforts de ululements, strideurs et autres flashs, à savoir qu’il existe, depuis Etiemble & Gauclère (1936), un consensus strict du petit monde rimbaldien  – Brunel, Reboul, Starkie, Murphy et DéDé, pour ne citer que quelques-uns des meilleurs (les autres se reconnaitront d’eux-mêmes) – pour admettre que Michel et Christine est bien le « titre de vaudeville » qui « dressait des épouvantes » devant notre malheureux poète. Un consensus dans notre univers exégétique rimbaldoïde ? Une anomalie, un comble, une erreur à réparer, et vite ! 

Il convient, à présent, par souci de sérieux scientifique, de comparer, de soupeser nos deux candidats au titre. On ne peut en effet repousser d’un trait de plume, car apparemment moins bien doté, le premier candidat. Pour un poète nécessiteux, pire, pour deux bohèmes convolant dans la dèche, on peut aisément comprendre que le budget d’un jeune ménage puisse dresser « des épouvantes » bien réelles ! C’est même fort logique, pour qui connait la vie. Oui, mais en ce cas, on ne peut parler d’hallucination, de folie ; c’est antinomique ! Aïe ! Encore un mauvais point !

Une ultime vérification s’impose néanmoins pour en avoir le cœur net, comme on dit sur la toile : la lecture de ce vaudeville et la recherche dans cette pièce de correspondances avec le poème Jeune ménage de Rimbaud. S’il y était question de gencives et d’aristoloches, ça changerait tout ! Le suspens est à son comble (si, si). Je cours chez mon e-libraire. 

La suite à six (ou sept) minutes. 

Circeto 31/07/2020

Transition

Qui enfant ou adolescent, passionné d’un texte ou d’un auteur, n’a désiré comprendre au-delà du simple ressenti personnel, le sens profond, possiblement caché d’une œuvre ? Surtout, quand celle-ci toute de rupture, invente des formes inconnues, emprunte des voies nouvelles qui troublent nos anciens repères et nous déconcertent. Les annales scolaires, comme les éditions d’ouvrages copieusement annotées, ont été conçues dans le but économique de répondre à ce désir ; et sur internet, les blogs littéraires spécialisés dans l’analyse de texte univoque fleurissent comme narcisses aux premiers soleils. Je mentirais si je prétendais ne pas partager cette même curiosité, cette appétence enfantine pour les ombres et le mystère, et ce fumet de chasse au trésor qu’ils dégagent. Je ne serai pas là, sinon ! 

Ceci explique sans doute la continuelle déception que j’éprouve à la lecture des études produites sur Rimbaud. Plus exactement celles relatives à son œuvre, car en ce qui concerne l’homme, la biographie de Jean-Jacques Lefrère est pour moi un véritable bijou, un univers entier, un must indépassable. Les faits ne mentent jamais, la pensée et les mots toujours – mais, bien maniés (ou manipulés), ils savent parfois imiter à la perfection la vie.  

La fréquentation, plusieurs années durant, sur un site bleu-turquin d’époque magdelénienne, du plus abordable, du plus involontairement généreux, et du plus foutraque des exégètes rimbaldiens m’a en effet rapidement convaincu que ce monde-là tournait en rond et sonnait creux. Passion, travail, imagination, éclat, érudition étaient certes au rendez-vous – et ô combien ! – mais à la fin demeurait toujours cette bizarre impression de « tout ça, pour ça ? ». Tant de certitude et de sérieux affichés pour quelques hypothèses bien volages !  Quand je l’ai croisé alors (comme on croise le fer), DéDé avait plusieurs dadas : Rimbaud et Banville, Rimbaud et Hugo, Rimbaud et la Commune, et il les chevauchait de conserve tous les 3. Sans doute, aujourd’hui possède-t-il tout un haras ! 

Grâce à lui (multipistes et tout-terrain), malgré lui (DéDé, tel qu’en lui-même), j’ai beaucoup appris – et en accéléré – sur le milieu que fréquentait Rimbaud, sur les circuits sinueux qu’empruntèrent ses manuscrits pour parvenir jusqu’à nous, mais, plus que tout, sur la versification. Avant lui, je ne savais pas seulement compter les pieds d’un vers, maintenant, je peux gloser, si ça me chante (faux), sur le 4 -7v. 

J’ai également eu moult opportunités de constater que ses raisonnements exégétiques, fort longs et ramifiés (une pensée en arborescence en pleine pousse sous nos yeux incrédules !), partaient en général de présupposés bien peu solides, révisaient sans regimber les lois de la causalité, et niaient, par principe ontologique et économie de moyens, l’immense farce que le Hasard se plait à nous jouer depuis la nuit des temps. Vouloir mettre la rationalité au cœur de la création poétique est déjà un présupposé hardi, mais quand, en plus, la logique n’apparait pas comme le liant privilégié employé pour cimenter les divers éléments de l’exégèse, le succès de cette difficultueuse opération intellectuelle me parait bien improbable, sauf bien sûr à retomber sur ses pieds par … hasard. Dans les articles de DéDé, tout « coule de source » : les emprunts lexicaux commis par Rimbaud auprès d’autres poètes sont toujours évidents, les rapprochements entre deux poèmes, indéniables, et les sous-entendus, flagrants. Pour les intimes de la Divine Œuvre, rappelons les « ultra » et « crouler » déclarés résolument hugoliens, le « marais » forcément estampillé communard, les « strideurs » et «clairon » piqués de toute évidence dans le recueil de quelque frénétique romantique oublié (sous un pied de table ?), par un Rimbaud en panne d’inspiration.

Mais, si je ne crois pas, ou très peu, à la vertu de l’exégèse (les explications proposées ne font la plupart du temps qu’escamoter leur sujet d’étude derrière un épais écran de fumées), j’ai foi par contre en la capacité de l’érudition à apporter quelque précision factuelle et ciblée, à des questions clairement laissées en suspens, accidentellement ou à dessein, par l’œuvre ou l’auteur.

Quand DéDé, batifole dans le jardin des « daines » et restitue au Juste son mot barbouillé, quand il retrouve parmi les poèmes de Belmontet les bases des parodiques Hypotyposes saturniennes, ex Belmontet, je me réjouis. Nous sommes dans l’explicite, dans le constat objectif, pas dans l’interprétation ! Là, oui, pour moi, il fait le job ! Mais, quand il nous aligne 1500 caractères sur l’aqueduc de Michel et Christine, (Water, l’eau ?), là il se fait seulement plaisir – comme d’Habitude !

LAROQUEBROU (mésaventure nocturne et domestique d’un exégète)

Un soir à la veillée 
Du côté d’Aurillac 
J’hendécasyllabais 
En attendant la Fac 
Au milieu des élèves 
Quand IL m’est apparu 
Un fin sourire au lèvres 
Et une plume au cul 

– « Parmi la valetaille 
C’est toi que j’ai choisi 
Pour que bel’ tu la bailles 
A tous ces beaux esprits 
Qui sur mes vers bafouillent 
Depuis tant de saisons 
M’asticotant les –ouilles * 
De leurs génuflexions 

Je te dis mon secret 
Il tient en peu de mots : 
La Commune, 4-7v, 
Banville et puis Hugo 
Je te file la clef 
Que m’a filée Verlaine 
Va-t-en donc parader 
Dans le jardin des daines ! »

La neige tombait dru 
Comme les coups à Guignol 
Sur l’asphalte des rues 
Je regagnais ma piaule 
Le cœur bouffi d’Arthur 
L’égo rempli d’émoi

–  » Mais Rimbaud, dis, pourquoi 
T’as changé la serrure ?! » 

* illisible (Steve Murphy estime qu’il s’agit de « nouilles » – voir le dossier complet in « La Pléiade » )

Circeto

Intermezzo

« Le fondateur pose la pierre, les successeurs prennent la pose, et les exégètes prennent la prose en otage. »  

Il m’a un jour ici été fait la remarque – sans doute devrais-je écrire : la critique – que ce blog ne traitait pas de l’essentiel, à savoir l’œuvre littéraire du poète à l’œil bleu blanc et la cervelle étroite. Un commentaire des plus justes mais un reproche des moins fondés puisque ce blog traite d’une photo où Rimbaud précisément brille – briller sera sa malédiction éternelle – par son absence. Pourquoi parler dans le dos d’un absent, sinon pour tenter d’attirer à soi un peu de lumière, quelques reflets épars de son éclat ? Tant d’autres s’en chargent déjà. 

Le propre de l’Homme est l’esprit de système, ce penchant naturel que nous avons tous à tisser des liens entre les choses les plus diverses, à réunir les évènements les plus variés. La preuve : « j’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse ». C’est la base des sciences, le fondement des idéologies et des religions (deux mots pour un même concept magique). Trouvez la loi ! Et s’y tenir ! 

Dans d’autres vies et d’autres lieux, je me suis parfois prêté au jeu grisant et quelque peu pervers (il en est d’autres heureusement !) de l’exégèse rimbaldienne, mais je l’ai toujours fait, avec distance et amusement (quand ce n’était pas franche bouffonnerie !), en évitant d’être par trop la dupe de moi-même et de ce fameux « esprit de système » qui nous enferme. D’aucuns concluront que ce dilettantisme, ce goût de la parodie, ne trahit en fait qu’un manque de connaissances sur le sujet, et sans doute plus grave un défaut de sérieux et d’appétence pour l’effort. Sans leur donner entièrement tort, je déclarerai à l’inverse que la lecture de ces longs articles exégétiques, publiés en revues ou diffusés sur le net, m’ont le plus souvent laissé – une fois l’étourdissant tourbillon d’érudition passé – une forte impression de mise en scène dissimulant sous ses ors beaucoup de vacuité. Et si, je pouvais apprécier la vivacité de ces jeux d’esprit, la hardiesse d’hypothèses échafaudées dans les airs, la plupart du temps persistait en moi le sentiment que l’on restait là bien loin, bien en deçà, du véritable sujet : la poésie rimbaldienne.

Je pense qu’au départ une même passion – souvent une même foi – anime ces chercheurs. Celle éprouvée pour l’homme, Rimbaud ; et celle ressentie pour son œuvre ; toutes les 2 unies, curieuse alchimie, phénomène unique (ô Christ !), en un seul et même mythe. Et si tout se gâte par la suite, c’est que, libre déjà, le ver était dans le fruit. Beaucoup en effet entrent en Rimbaldie comme on entre en religion (un comble !), cherchant la formule, la règle, la Loi. Une fois celle-ci pressentie, sous la forme naissante d’une intuition, ils la déclineront leur vie durant, la complétant, la renforçant sans cesse d’apports nouveaux, constituant des chapelles, recrutant des ouailles, et chassant les déviances. Ils pensent sincèrement ainsi servir le poète, s’en approcher au point de s’unir à lui, à sa pensée. Ils l’ont de fait enclos dans leur chair, emprisonné dans leurs mots, leurs concepts et leurs idéaux, figé dans ces articles et infinies notules de bas de pages, tel un papillon piqué sous un cadre de verre.

Mais, comment peut-on croire servir Rimbaud (et sa poésie), en le mettant en cage ?  Ne se sert-on pas plutôt de lui pour dresser son autel personnel ?  Établir des liens (qui forcément emprisonnent), bâtir des concepts, et construire, à partir de ceux-ci, un système érigé en dogme font partie de la nature même de l’Homme, de son mode d’emprise sur le Réel, ce monde foisonnant et mouvant, à la fois attirant et hostile. On peut certes tenter d’approcher la réalité, mais il est préférable d’éviter de confondre nos représentations avec elle. Certains domaines s’y prêtent en outre moins que d’autres.

Rimbaud est peut-être le poète qui a montré, dans le domaine de la créativité, la plus grande agilité. Il est assurément celui qui a su le plus faire évoluer son écriture dans un laps de temps aussi resserré : cinq ans, six ans à peine. Cette souplesse intellectuelle (sensibilité, curiosité, imagination, art de la formulation, …), ce génie (le mot est lâché, telle une évidence) est peu susceptible de se fondre dans des schémas préconçus, des cadres plus ou moins rigides. Rimbaud n’est pas soluble. Ni dans l’eau ni dans l’encre. 

Si j’ai consacré un blog à la photo d’Aden, c’est sans doute pour éviter de tels écueils. Il n’y est en effet pas question du maudit poète – sinon en creux, en ombre glissée en fond de paysage. Sa présence tutélaire, abondamment invoquée par d’autres, y est constamment réfutée. 

J’admire Rimbaud, le poète, mais j’aime l’homme d’après. Humain, enfin humain. Mon semblable, mon frère, même mille lieux au-dessus de moi. Où d’aucuns voient une désillusion, un renoncement, une rupture, quand ce n’est pas un abaissement, je découvre une trajectoire d’une logique quasi parfaite (pour être parfaite, il ne lui aura manqué qu’un monde parfait), un continuum tragique où s’expriment un volontarisme, un courage, une liberté de penser, et une lucidité sans concession, sur soi comme sur les autres. Ses lettres d’après sont terribles, autant par leur banalité « faite exprès » – car comment espérer encore communiquer avec les siens ou avec les autres ? – que par la souffrance qui s’y exprime parfois. « Toujours la même geinte ! », ce désespoir qui saisit tout être humain face à sa condition, dès l’instant où il pose l’illusoire masque social et ouvre vraiment les yeux. Mais lui, en plus, avait déjà vu ce que l’homme a cru voir. 

Voyou, voyant, voyelles, voyages… Jamais plus Rimbaud ne sera ! 

Circeto 26/07/2020

Rimbaud, six ans après, l’entier mystère de la photo d’ADEN

M. Pierre GUÉRY, descendant de la famille BIDAULT de GLATIGNÉ, vient de publier un excellent livre consacré à l’œuvre photographique de son ancêtre Édouard Joseph : D’un continent à l’autre.

Ce livre, tout chaud sorti d’impression, a été conçu et réalisé par l’auteur après un long travail de recherche iconographique effectué auprès de différents membres de sa famille (fouille de vieilles malles enfouies dans d’hypothétiques mansardes, antiques albums de photos retrouvés sous les falbalas et les fleurs séchées, au fin fond de tiroirs oubliés…). 

Le travail artistique d’Édouard Joseph BIDAULT de GLATIGNÉ était jusqu’ici essentiellement connu du public à travers l’admirable collection de photographies que possède la Bibliothèque Nationale de France : photos prises, entre 1882 et 1889, lors de ses campagnes africaines (essentiellement en Ethiopie, pays galla et somali, autour de Harrar ou sur les côtes de la Mer Rouge).

M. Pierre GUÉRY complète notre connaissance de l’œuvre d’É.J BdG, en nous présentant, pour la première fois, une série de photographies un peu plus tardives réalisées sur le continent Américain, entre 1890 et 1893.

Ci-dessous, photographies d’Afrique ( SOLEILLET à Obock – 1882 ou 1884, 3 Jeunes-filles (Gallas et Somali) – 1888 ou 1889)

 … photos splendides, d’une grande élégance, témoignant d’un fort souci de composition et d’une riche sensibilité.

La présence d’Édouard Joseph BIDAULT de GLATIGNÉ à Aden est attestée à partir du 19 mai 1878 – date de son mariage avec la jeune Augustine Émilie PORTE. Il avait alors 28 ans, elle : 17. Sans doute, était-il arrivé sur place quelques années plus tôt, entre 1873 et 1876 (son dernier recensement en Mayenne remonte à 1872).

Ses beaux-parents (Marie NEDEY – veuve PORTE, née SCHELLER et Charles Hyacinthe NEDEY) étaient depuis peu d’années les propriétaires de l’hôtel de l’Europe établi sur le Crescent de Steamer Point. Charles NEDEY y exerçait en outre la profession de photographe, une activité d’évidence reprise ensuite par le gendre comme le prouve sa qualité de commerçant-photographeinscrite sur quelques documents officiels.

Comment donc évoquer Édouard Joseph BIDAULT de GLATIGNÉ – photographe dûment installé à Aden – sans évoquer une certaine photographie découverte, il y a déjà 6 ans, par les libraires DESSE et CAUSSÉ, cette photographie où ses inventeurs ont cru reconnaître un certain maudit poète prénommé Arthur ? Impossible n’est-ce pas ? 

Voilà pourquoi, la parution du livre de M. GUÉRY donne, à Jacques DESSE, l’occasion – toujours appréciable, toujours goûtée – d’apporter quelques compléments d’information relatifs aux personnages présents (ou non) sur cette photographie qui, depuis 2010, a fait couler, sur papier virtuel et sous les ponts, un peu de fiel et beaucoup d’encre. 

Jacques DESSE nous gratifie ainsi, sur le site des libraires associés en date du 28 juin dernier, d’une nouvelle photo d’Augustine Émilie (née PORTE, divorcée BdG, remariée FELTER – la vie est toujours compliquée !), extrait du fonds familial de Pierre GUÉRY. 

 Collection familiale.
Reproduction interdite sans l’accord des ayants-droits.

Ce portrait exécuté par un photographe italien de Brescia date probablement des années 1890, comme le précise Jacques DESSE. Nous savons en effet qu’Augustine Émilie, après sa séparation d’Édouard Joseph en 1886, part l’année suivante pour l’Italie en compagnie de son futur mari – Piétro FELTER – (cf lettre d’ILG à É.J BdG, en date de 1888), rencontré à Aden, où ce pionnier italien exerçait le métier d’agent commercial. Ils s’installeront alors à Salo (province de Breschia) – FELTER y avait fait ses études – mais retourneront plusieurs fois en Afrique, entre 1890 et 1892.  L’un de leurs enfants naîtra d’ailleurs à Harar, le monde rimbaldien étant tout petit.

La relation conjugale d’Augustine Émilie et d’Édouard Joseph avait de fait démarré sous des auspices peu favorables : la famille du marié ne parait guère avoir approuvé l’union, les bans ne furent pas correctement publiés en France, en conséquence la régularité même du mariage ainsi que la légitimité de la filiation de l’enfant – née 2 ans plus tard – furent officiellement mises en doute. Marie Cécile PORTE (et non BdG) sera qualifiée, sur l’acte de naissance, d’enfant naturelle reconnue par le père.  

Nous nous souvenons que Jean-Jacques LEFRÈRE et les Associated libraires avaient déclaré reconnaître sur la fameuse photo d’Aden – dite du coin de guéridon – le couple Édouard Joseph (le moustachu goguenard debout) et Augustine Émilie (la femme assise à droite). 

Jacques DESSE revient donc, dans l’article récemment paru sur son blog, sur l’identification de la jeune-femme, ajoutant aux arguments anciens l’expertise nouvelle qu’apporte le portrait de Breschia – ainsi qu’un autre portrait légendé la moglie di Felter que nous connaissions déjà et qui est disponible en ligne sur un site italien consacré à Piétro FELTER.

Rappelons-nous, qu’en 2010, lors de l’identification de la femme du portrait de groupe, les découvreurs n’avaient eu à leur disposition qu’une photo de profil présentant une Augustine Émilie nettement plus âgée.  Jacques DESSE conclut aujourd’hui,  de la comparaison de ces 2 portraits avec le profil de la femme d’Aden, que la ressemblance est à présent indéniable. Il en profite, au passage, pour fustiger (ô faiblesse trop humaine !) son bienvenu ami, spécialiste tout terrain du dictionnaire BARONIAN, qui avait eu – selon lui – le mauvais goût de mettre en doute à l’époque, cette ressemblance, préférant supputer la présence d’une Mme SUEL ou d’une Mme NEDEY, femmes beaucoup plus âgées.   

Sur mon blog, j’avais aussi émis certains doutes quant à la valeur de cette identification réalisée par les libraires (sans toutefois nier une certaine ressemblance). J’étais alors nettement plus sceptique sur l’identification d’Édouard Joseph. 

A présent, à la vue des 4 portraits accolés ci-dessus (même visage épais, fortement charpenté ; nez identique, etc), j’affirme que le doute n’est plus pour moi permis. La femme de la photo d’Aden est indéniablement Augustine Émilie PORTE, femme de BIDAULT de GLATIGNÉ. Ou pour l’exprimer de façon plus pseudo-scientifique, et pour imiter certain autre, je dirais que c’est certain à 99%. 

Ce qui étaie ma certitude est en outre un autre élément, à mes yeux fondamental : j’ai dorénavant également acquis la conviction (à 98%) que le grand moustachu goguenard lançant sur la photo d’Aden une oeillade roucouleuse à cette femme est bien – comme MM LEFRÈRE, DESSE et CAUSSÉ l’avaient avancé –  Édouard Joseph BIDAULT de GLATIGNÉ.

Et, comme Jacques DESSE, je dois cette conviction nouvelle, également à Pierre GUÉRY … et à son livre !  C’est M. GUERY en effet -et lui seul – qui m’a fait remarquer une certaine photo du livre, intitulée Province de St Paul, cueillette du thé, photo prise par É.J BdG, lors de sa campagne brésilienne de 1890-1893. 

 Collection familiale. Reproduction interdite sans l’accord des ayants-droits.

Il m’a ainsi indiqué qu’il soupçonnait l’homme placé à l’extrême gauche de la photo – cet homme d’une quarantaine d’années portant moustache et chapeau – d’être le photographe lui-même.

Nous n’avions, à ce jour, comme seul portrait connu d’ É J BIDAULT de GLATIGNÉ, qu’un petit médaillon de qualité moyenne, fourni par Pierre GUÉRY (déjà lui ! c’est dire comme son apport aura été précieux dans ces identifications). 

Collection familiale. Reproduction interdite sans l’accord des ayants-droits.

Un portrait que j’avais alors trouvé peu propice à l’identification en É J BdG du goguenard moustachu d’Aden : relief du visage peu visible, arête du nez peu dessinée, oreilles incomparables, lèvre inférieure très différente entre les 2 portraits : épaisse chez l’homme d’Aden, à peine apparente sur le médaillon (mais il est vrai que les libraires et biographe nous avaient affirmé qu’il était à la mode de pincer ses lèvres lors d’une séance de pose chez un photographe professionnel). 

Eh bien, je reconnais aujourd’hui avoir été moins perspicace que nos amis ! Errare humanum est, etc… Si tout le monde pouvait en faire sa devise dans ce débat, sûr qu’on progresserait plus vite !

Édouard Joseph BIDAULT de GLATIGNÉ est bien notre homme !

Mais, comme pour son épouse, c’est la comparaison de plusieurs photos (pas 2 seulement, mais plus), nous montrant l’homme dans des attitudes ou des angles sensiblement – mais pas trop – différents, qui nous permet de conclure positivement. 

Dans cet homme photographié dans la plantation de café, nous reconnaissons en effet assez fidèlement le moustachu d’Aden (même forme de visage, même nez aquilin, même moustache tombante… sa lèvre inférieure même est réapparue). 

Oui, j’avoue qu’il a été ajouté, ci dessus, une pièce vestimentaire (devinez laquelle) à notre moustachu Adénien ! Je sais que ceci frôle la correctionnelle, mais ce n’est pas moi, c’est la seule faute de Catherine MAGDELENAT, à qui nous devons les comparaisons ci-dessus.

Un grand merci à la webmistress du site bleu turquin Mag4, dédié au poète au paletot devenu idéal et féal de la muse.

On notera, sur la photo d’Aden, le magnifique bougé affectant le visage de notre moustachu, lui conférant une oreille droite au pavillon splendidement éléphantin.

Je laisse le lecteur établir ou non sa propre certitude. Pour moi, celle-ci est faite : nous tenons le couple de la photo d’Aden, précisément là où les découvreurs de la photo l’avaient situé. De fait, jamais je n’ai été aussi proche de Jacques DESSE, concernant la reconnaissance de certains personnages du coin de guéridon. Malheureusement notre fugace compagnonnage s’arrêtera là !

Selon Jacques DESSE, toujours rivé à la datation de cette photo en août 1880 (nécessitée seulement par son hypothèse RIMBAUD), la présence d’une Augustine Émilie qu’il estime être enceinte apporterait à sa théorie une preuve qu’il juge absolue (insisterait-il moins sur la présence de RÉVOIL ?). C’est, me semble-t-il, aller quelque peu vite en besogne et feindre – une nouvelle fois – d’ignorer la présence toute aussi incontestable du docteur DUTRIEUX sur la photo. DUTRIEUX et non RÉVOIL, comme le pensaient nos amis biographe et libraires – cf comparaisons suivantes : 

 Ou bien, cette autre comparaison des profils, plus respectueuse de la chronologie, avec un portrait de RÉVOIL en date de 1882 plutôt que de 1883. NB : pour ne pas fausser la comparaison, je n’ai pas retenu le portrait d’époque datant de pile 1880 et tiré à Marseille, juste avant le départ de l’explorateur pour Aden, le portrait d’un RÉVOIL au menton imberbe (cf article de Jacques BIENVENU sur le sujet). 

Rappelons-le encore : la présence de DUTRIEUX date de façon définitive la photo d’Aden de la première quinzaine de novembre 1879, période à laquelle RIMBAUD, sauf preuve du contraire que nous attendons (ah, les pilleurs d’épaves !) est en métropole – cf épisodes précédents.

La question n’est donc pas : la photo d’Aden a-t-elle été prise en 1879 ou 1880 ?  Nous connaissons parfaitement la réponse, elle date de novembre 1879, lorsque DUTRIEUX de retour de son expédition belgo-belge croise le chemin de l’explorateur LUCEREAU. La seule question restante est : comment fait-on coïncider l’ensemble des éléments dont nous sommes aujourd’hui certains et qui impliquent la présence simultanée du couple BIDAULT, de SUEL, de LUCEREAU et de DUTRIEUX ?

Je traiterai à part le cas RIÈS, si – comme l’affirment les libraires – il est bien présent sur la photo, en position de second barbu de gauche. J’ai toujours été étonné qu’il paraisse si âgé, malgré ses 20 ans…mais il nous a été répété à l’envi que les années sur le roc d’Aden comptaient triple.  Dans son dernier article, Jacques DESSE de façon assez curieuse fait parler les absents. Ainsi l’absence de César TIAN prouverait, selon lui, que la photo date de l’été 1880 (et non de l’automne 1879) car TIAN, comme tous les ans, en aoûtien convaincu, mange alors la bouillabaisse sur le Vieux-Port. Sous-entendu, si cet éminent Adénien n’apparaît pas sur la photo, c’est parce qu’une mer Méditerranée, pas moins, devait l’en empêcher. Je préfère de mon côté donner préférentiellement la parole aux présents. Ils sont toujours plus prolixes. En août 1880, RIÈS était à Hodeidah (pas à Aden), où il venait tout juste d’ouvrir la nouvelle agence de TIAN (tout comme venaient de le faire BERTRAND et TREBUCHET pour la succursale de l’agence concurrente MORAND – voir là encore l’un de nos précédents épisodes). Un nouveau détail excluant la datation de 1880. Fin de la parenthèse RIÈS.

Reprenons ! Nous avons donc à résoudre l’énigme suivante : nous sommes en novembre 1879 (sans RÉVOIL ni RIMBAUD) et Augustine Émilie PORTE est bien sur la photo, telle qu’elle nous apparaît.

Nous savons qu’elle accouchera de son premier enfant, le 11 novembre 1880. Nous pouvons donc estimer que la conception de Marie Cécile date de février ou mars 1880. Or la photo d’Aden date de novembre 1879 (4 mois plus tôt). Y aurait-il un « mystère de l’enfantement » à résoudre ? Plusieurs possibilités s’offrent à nous, qui par définition ne satisferont totalement personne : 

1. il ne s’agit pas d’Augustine-Émilie, mais de quelqu’une lui ressemblant étrangement. Elle avait par exemple une sœur, Anne-Marie, son aînée de cinq ans. Mais outre le fait que nous n’avons aucune information sur celle-ci et encore moins d’une éventuelle grossesse (très hypothétique) la concernant à l’époque, la présence d’É.J BdG sur la photo plaide -ô combien- pour la présence à ses côtés de son épouse, plus que de sa belle-soeur…voire de sa belle-mère. 

2. Il y a eu grossesse, mais fausse-couche. Là également, cela sent à dix pas, le scénario bricolé en forme de pirouette. 

3. Mon hypothèse : cette femme n’est pas enceinte et le gros ventre (nous noterons qu’il n’y a pas que le ventre qui  semble bouffer sur cette vue de profil) que l’on aperçoit sur la photo ne correspond en fait qu’aux replis de la large robe qu’elle porte et qui se plisse comprimée par la relative étroitesse de la chaise à accoudoirs. La robe aux épaulettes bouffantes apparaissant sur la photo prise à Breschia indique ce qu’était la mode féminine de ces années là. J’imagine qu’une telle robe enchâssée dans un semblable fauteuil doit donner, à la femme qui la porte, une image assez voisine de celle d’Augustine-Émilie, à Aden. 

Pour terminer, reconnaissons qu’il était fatal, depuis l’éviction de la photo du photographe REVOIL (consécutive à la découverte de DUTRIEUX), d’avoir un nouveau prétendant à la paternité du cliché. Or, qui mieux qu’Édouard Joseph BIDAULT de GLATIGNÉ, photographe patenté d’Aden, ces années là (et ils étaient au maximum 2 ou 3 dont son beau-père), méritait d’emporter ce titre ? 

Nous ne convaincrons pas ici, ni ne départagerons bien entendu les 2 écoles, les 2 chapelles irréconciliables (la Dessienne et la Benvenutiste) avec ces seuls arguments. La foi est plus têtue – sinon plus forte – que la raison ! Jacques DESSE niera encore longtemps l’encombrante évidence qu’est la présence de DUTRIEUX. Le second Jacques fera toujours semblant de croire que l’identification d’un certain petit moustachu sur la droite du cliché n’a aucune importance du moment que le maudit poète ne peut plus « techniquement » être sur le cliché. 

Et pourtant, si la plupart des protagonistes du portrait de groupe d’Aden sont aujourd’hui clairement identifiés, l’entier mystère ne sera totalement levé qu’une fois l’Autre (tranquillement assis à son guéridon) aura enfin été parfaitement identifié. 

Là également, nous avons là aussi des pistes mais ceci est une autre histoire, comme il est dit dans les livres. En attendant (car ceci peut être long !), n’hésitez pas à vous procurer l’admirable livre de Pierre GUERY sur ce talentueux et moustachu photographe qu’était Édouard Joseph BIDAULT de GLATIGNÉ. 

Circeto (03/07/2016)

RIMBAUD : Ce portrait qui nous émeuhhhh !

« Quand l’ombre bave au bois comme un mufle de vache » : A. RIMBAUD.

Sans doute est-ce pour achever en beauté 2015 (putain d’année !), que Franck FERRAND nous livre, sur le site de Paris-Match, une « version du pauvre » de l’éternelle historiette du portrait retrouvé du maudit poète. 

Malheureusement, n’est pas Jean-Jacques LEFRÈRE qui veut ! 

Devant le portrait ici présenté, l’on ne sait d’abord s’il faut rire ou pleurer, ou plus utilement conseiller au découvreur – et à son thuriféraire – d’aller consulter de toute urgence un ophtalmo (début de DMLA ?).  

Même si LEFRÈRE s’est en définitive tout autant trompé, du moins son RIMBAUD  d’Aden offrait-il une possible ressemblance avec le poète, un visage acceptable pour défendre sa thèse. 

Or point de tout cela, ici ! 

Cet homme ressemble en effet plus à mon trisaïeul (Antoine RAMBAUD – dit Circetaud), photographe professionnel à ses heures, qu’à Arthur RIMBAUD, poète aux siennes.

« Quel regard ! » : s’exclame Franck FERRAND, d’évidence encore tout émerveillé des agapes du réveillon. Pour cette (seule) raison, nous lui pardonnerons volontiers cette faute de goût et ce faux-pas. Petit détail, notons que la personne exhibant à l’image la photocarte a préféré enfiler des gants afin de ne laisser aucune empreinte compromettante ! Comme nous la comprenons ! 

Les personnes ayant quelque peu suivi l’histoire du soi-disant portrait de RIMBAUD à Aden, retrouveront ici, traits pour traits, les inévitables travers, biais de présentation et autres amalgames qui, à l’époque, parsemaient les articles (foutrement plus copieux) de Jean-Jacques LEFRÈRE et de Jacques DESSE. On peut même parler de véritable copié-collé, tant pour le fond que sur la forme. Pastiche ?

Comme un petit quelque chose de « déjà-vu »…

Qu’écrivaient donc, en 2010, les libraires DESSE et CAUSSÉ, à propos de leur photo d’Aden ? Quel élément de pure subjectivité présentaient-ils comme facteur déclenchant de leur réflexion : le fameux regard déjà-vu ! « L’intensité de son expression, ce regard sans aménité nous rappelle quelqu’un ». Même formulation dans l’article de FERRAND : « Ce regard, Carlos est à peu près certain de l’avoir déjà vu. Mais où? »

Ce regard unique … (et, petit plus ici, le nœud de cravate idem).

FERRAND poursuit alors sur la veine  pierre-bellemaresque qui fait son succès radiophonique : « Regard étrange. À la fois profond et absent. Vague et pénétrant. Le regard lointain d’un visionnaire, ou bien d’un voyageur… Soudain, le cœur de Carlos se met à battre à tout rompre (mince, il va aussi falloir consulter le cardiologue). Et si ce regard singulier, envoûtant, ce regard qui le hante depuis des jours maintenant était celui de l’homme aux semelles de vent  ?». C’est beau comme du VERLAINE !

Dans un style (aisément) moins grandiloquent, LEFRÈRE évoquait : « celui qui est assis sur la droite (…) attire l’attention, tant par la singularité de son attitude que par l’intensité de son expression » et qualifiait déjà ce regard d’absent, etc.

Quelle dose de naïveté faut-il donc garder pour croire qu’à toute heure, en toute circonstance, un poète se doit de présenter au monde un infrangible et inoubliable regard de poète ?  

Nous passerons, sans nous y arrêter plus que cela ne mérite (lire tous les articles précédents, car là également le copié-collé suffit), sur les inévitables pseudo recherches, expertises à la mords-moi le nœud et autres billevesées à deux balles étayant l’argumentation (?) développée (?) par Carlos LERESCHE et reprise en bloc (de foie gras ?) par Franck FERRAND. Les inévitables portraits superposés, les experts en tout et en rien, spécialistes de GREUZE, Dame CARTIER-BRESSON de la maison de la photographie, Sieur BERTILLON et son gendarme assermenté, sans oublier le dorénavant incontournable expert en analyse biométrique et anthropomorphique (Brice POREAU, et son e-pied à coulisse, enfin sauvé des eaux ?). 

Pas de doute !
Même angle de prise de vue, même port de tête.
L’ado a juste grandi.
Comme son noeud pap’ !

Dépassons à présent le bla-bla, les écrans de faux savoirs et de vraie fumée de ces articles d’un jour, aussitôt lus, aussitôt repris – sans vérification – par les confrères (ici Le Figaro qui n’en est pas à son galop d’essai), et tout aussi vite jetés. 

Venons-en à l’essentiel ! Arthur RIMBAUD peut-il ou non être dans l’album de photos de Liane de Pougy ? Voilà, en effet, la vraie question, la seule question ! Celle qui, une fois résolue, nous fera prendre en considération, ou non, l’hypothèse défendue par Franck FERRAND (journaliste spécialiste d’histoire), celle qui tant fait bondir le cœur de Carlos LERESCHE.

L’auteur de l’article reconnaît, en effet, que 2 initiales (AR) constituent tout de même un indice un peu faible, quoique « bienvenu » (excellente private joke !), pour identifier le poète à la culotte au large trou et aux élastiques contre son cœur. 

Et là, il n’est nul besoin d’être spécialiste du maudit poète ou de la grande horizontale pour comprendre l’impossibilité d’une quelconque rencontre de RIMBAUD et de l’hétaïre. Quelques dates de leurs biographies respectives suffisent en effet pour balayer, d’un revers de main gantée de blanc, cette hypothèse. 

Comment, sinon sous l’influence mal dissipée de tenaces petites bulles champenoises, avez-vous pu, Monsieur FERRAND, laisser échapper ces quelques lignes :  » On ignore comment il aurait rencontré Liane qui, à 22 ans, a déjà tous les hommes à ses pieds. Lors de quel départ, de quel retour, de quel transit parisien, il conviendrait de le situer« .

Authentiques pieds, pointure 37 1/2 (le matin), de Liane de Pougy

N’était-ce donc pas précisément de ce côté qu’il aurait fallu commencer la recherche ? Arthur RIMBAUD quitte la France, en 1879, pour Chypre, puis Aden et l’Abyssinie. En 1879, Liane de Pougy (de son nom de paix, Anne-Marie CHASSAIGNE) a 10 ans !  Oui : 2 fois 5 ! Vous conviendrez qu’il y a donc peu de chances que la pitchoune, même plus éveillée que la moyenne, possède alors une photo d’Arthur (parfait inconnu), au chaud, dans son livre de messe. Or RIMBAUD ne remettra les pieds (surtout le gauche), en métropole, qu’en mai 1891. Il n’y a en effet, Monsieur FERRAND, ni allers, ni retours, ni transits d’Arthur R., en France, entre 1879 et 1891. Tout biographe du poète (de ce monde ou de l’autre) vous le confirmera aisément. 

Certes, en 1891, Anne-Marie (qui a 22 ans) devient Liane de Pougy, la coqueluche de la plaine Monceau et du Bois réunis, mais cette année-là, bêtement, RIMBAUD (inconnu du grand, comme du demi-monde) sera trop occupé à mourir pour se soucier d’autre chose. 

A sa décharge, il n’avait jamais eu, sa vie durant, un excellent sens des priorités, ni su rouler dans la bonne ornière. Sans doute est-ce pour cela qu’il n’a jamais pu devenir journaliste. 

Circeto (03/01/2016)

Bafouille ouverte à M. Jacques BIENVENU

Fragment d’échanges entre experts rimbaldiens

Constatant que vous avez repris sur votre blog, dans un article d’avril 2015, sans me citer une seule fois, avec une année de retard, et qui plus est sans humour, l’intégralité des informations que je donnais déjà, au printemps 2014, à propos de l’étonnant travail de M. Brice POREAU (« Quand Brice prit son pied à coulisse« ), je vous informe donc, par la présente,

Cher Monsieur BIENVENU, 

que je viens de commettre 4 courts textes, décortiquant, puis passant à la moulinette, un article de Jacques Desse, publié en 2010, et intitulé : « Figurant de toutes les pièces » : Joseph NÉGOUSSIÉ, ami de RIMBAUD. 

De la même manière, qu’en mai 2014, je m’étonnais de votre peu de réactivité face au canular Brice POREAU, je suis aujourd’hui surpris que cet article de Jacques DESSE n’ait pas provoqué, de la part du merveilleux expert abyssinien de l’encyclopédie BARONIAN, la saine et évidente réaction corrective que son contenu impliquait. 

Mais je ne doute pas que vous saurez faire preuve d’un excellent copié-collé de mes articles, dès l’automne 2016.

Bien à vous

Circeto (16/11/2015)

http://rimbaudivre.blogspot.fr/2015/03/dans-les-coulisses… (un peu de pub ne peut pas faire de mal à votre site et c’est de bon cœur)

L’incroyable et véridique histoire de Joseph NÉGOUSSIÉ

(et accessoirement celle de Joseph de Gälan)

JOSEPH n°1 :

Joseph NÉGOUSSIÉ est né en 1828 (merci Mme DESSE), c’est un oromo du Tigré. 

Il réside à Massaouah, en novembre 1872, quand Pierre ARNOUX s’y installe. Ayant une bonne connaissance de la langue française, il saura vite se rendre indispensable (secrétaire et interprète) auprès d’ARNOUX dans son projet d’établir des relations commerciales avec le Choa. Pour mémoire ARNOUX reprenait à son compte, les plans sur la comète Obock, chers à de RIVOYRE et à GODINEAU de la BRETONNERIE (décédé à Alexandrie, précisément chez ARNOUX).

Que savons-nous de la vie de Joseph NÉGOUSSIÉ, avant ses 44 ans ? D’évidence pas grand-chose. Jacques DESSE reprend quelques lignes écrites par de RIVOYRE, nous évoquant son ami NÉGOUSSIÉ de Massaouah (mais est-ce seulement Joseph ?), qui a appris le français dans l’île Bourbon et est mis aux fers, en 1866, à Aden, à la demande d’un créancier mécontent. 

Autre information plus fiable, l’évêque MASSAIA, nous présente l’interprète d’ARNOUX comme un ancien élève de la mission lazariste en Abyssinie – crée en 1839 – et nous précise que n’ayant pas la foi, Joseph NÉGOUSSIÉ a été renvoyé par Monseigneur Pierre-Louis BEL. Nous savons aussi que le père COULBEAUX – de 15 ans le cadet de NÉGOUSSIÉ – a été son professeur. Or, Monseigneur BEL a pris la direction de la mission lazariste, en mars 1866 et l’a gardée jusqu’à sa mort en 1869. Nous pouvons donc conclure que Joseph NÉGOUSSIÉ a quitté la mission à un âge déjà bien avancé (au minimum 38 ans).  

Joseph NÉGOUSSIÉ sera de tous les voyages d’ARNOUX : il le suivra, à Marseille, en 1873, dans sa vaine quête de capitaux auprès des riches commerçants de la ville, il l’accompagnera ensuite à Aden, puis au Choa, en septembre 1874. Selon l’évêque MASSAIA, NÉGOUSSIÉ fut le principal responsable des querelles qui éclatèrent entre ARNOUX et ses associés, mais ARNOUX lui gardait une confiance inébranlable – sans doute, lui était-il trop utile dans les négociations qu’il conduisait (avec succès) avec le roi Ménélik. Ce n’est qu’à son retour du Choa, à Zeilah, en août 1876, qu’ARNOUX comprit la véritable motivation de son secrétaire. Avec la complicité de Gabré Taklé (autre « protégé » d’ARNOUX et co-responsable de la caravane) ainsi que de la petite entreprise Abou Beker père et fils, il fût proprement fait main basse sur les marchandises que le Français ramenait.

Joseph NÉGOUSSIÉ – après s’être disputé avec Gabré Taklé – reprit prudemment le chemin du Choa afin de présenter au souverain, tout à la fois ses hommages, ses services et une version honorable (pour lui) des évènements qui s’étaient déroulés, se débrouillant pour charger comme une mule (animal fétiche des Négoussiades) son complice. Cette version – et les indéniables qualités d’adaptation de Joseph NÉGOUSSIÉ- durent plaire à Ménélik puisque les vingt années suivantes voient notre homme exercer, auprès du roi, un rôle de plus en plus important. Sa bonne connaissance du français sera de fait très utile pour Ménélik dans le cadre de sa politique d’échange avec les puissances coloniales, française bien sûr mais aussi italienne. Il est l’interprète obligé des conversations, le traducteur des courriers envoyés au pape, aux rois et autres présidents. C’est l’alaka Joseph, le lettré de la cour. En 1882, SOLEILLET le rencontre et dit se méfier beaucoup de lui ; de même BORELLI, en 1886. Mais tous reconnaissent sa capacité et le fait qu’il soit incontournable. Peu d’européens parlent en effet correctement l’amharique (ILG est une exception). 

En mars 1889, à la mort de Johannès, Ménélik devient empereur d’Ethiopie. L’Italie, qui a toujours misé sur Ménélik entend alors pousser son avantage à travers la signature, en mai 1889, d’un traité d’amitié et de paix (comprendre « protectorat »), entre les deux pays : le traité de Wuchale (Ucciali in italiano). Une ambassade éthiopienne est alors très vite envoyée à Rome, avec à sa tête Makonnen (cousin de Ménélik et père du futur Haylé Sélassié) et notre Joseph NÉGOUSSIÉ, nommé avant son départ gherazmatch (général). Ils reviendront en Ethiopie, un peu avant la fin de l’année 1889.

L’Histoire a retenu le rôle qu’a joué dans le déclenchement de la première guerre italo-éthiopienne l’erreur de traduction commise (volontairement, involontairement ?) entre la version italienne de l’article 17 de ce traité et sa version amharique. La version italienne entérinait de fait le protectorat diplomatique de l’Italie sur l’Ethiopie, tandis que l’autre laissait une latitude de décision à l’Ethiopie pour utiliser ou non l’Italie comme représentant diplomatique. Le pot aux roses ayant été découvert par l’empereur, grâce à la sagacité et aux connaissances linguistiques d’ILG, le comte ANTONELLI, représentant italien au Choa depuis de longues années, fut convoqué, en 1890, à la cour, pour quelques échanges linguistiques un peu vifs.

Quel rôle exact a joué Joseph NÉGOUSSIÉ dans cette affaire ? Est-il responsable de cette erreur de traduction, comme semble l’affirmer, dans son article, Jacques DESSE ? Tel était bien l’avis des Italiens, et notamment celui exprimé par ANTONELLI, qui reprochait à Joseph NÉGOUSSIÉ de ne pas avoir fait correctement son travail et d’avoir mal informé l’empereur, mais cet argument fut réfuté par l’empereur, qui rappela au comte que, si Joseph NÉGOUSSIÉ parlait et écrivait correctement le français, il était totalement incompétent en italien ; d’ailleurs la traduction en amharique avait été effectuée à partir d’une traduction française rédigée par ANTONELLI lui même à partir de la version italienne et non de la version originale 

Pour les amateurs de précisions concernant ces évènements, je conseille la lecture passionnante de Between the Jaws of Hyenas : A Diplomatic History of Ethiopia, 1876-1896, de Richard Alan Caulk et Bahru Zewde. Vous y croiserez notre Joseph NÉGOUSSIÉ, mais aussi Joseph de Gälan, proche d’’ANTONELLI, qui le met pleinement à contribution. 

Grâce à divers témoignages (récits de voyageurs, coupures de presse, courriers de l’empereur), nous pouvons suivre la trace du gherazmatch Joseph NÉGOUSSIÉ, toujours présenté comme l’un des personnages très proches de Ménélik, jusqu’en avril 1899 (mission MARCHAND). Il a alors soixante-et-onze ans et l’on peut supposer qu’il approche de la fin de son mandat (mouvementé) sur cette terre. 

Joseph NÉGOUSSIÉ (photo TRAVERSI)

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JOSEPH n°2

Joseph de Gälan est beaucoup plus jeune que Joseph NÉGOUSSIÉ. 

D’après SOLEILLET, qui le rencontre en 1882 ou 1883 dans la station « scientifique » italienne de Let Maréfia (terre proche d’Ankober que Ménélik avait mis à disposition du marquis ANTINORI, en 1877), Joseph de Gälan aurait été élevé à Marseille par les frères Capucins, à l’initiative de monseigneur MASSAIA. Or MASSAIA arrive au Choa, en 1856. Autre témoignage – cette fois photographique – le portrait de groupe de la délégation éthiopienne, présente à St Pétersbourg, en 1895, nous montre un Joseph de Gälan, n’ayant sans doute pas dépassé de beaucoup la trentaine.

Il n’est donc pas totalement aberrant de penser que Joseph de Gälan soit né vers la fin des années 50. Il avait ainsi une vingtaine d’années quand le roi Ménélik le retira de la mission capucine du Choa, où il travaillait, afin de l’affecter (probablement fin 1879, quand MASSAIA sera chassé du Choa), comme interprète auprès des italiens de Let Maréfia. 

On déduit de ceci, qu’il pratiquait correctement l’italien et qu’il aurait sans doute été techniquement plus simple de faire appel à lui, plutôt qu’à NÉGOUSSIÉ, pour la traduction du traité de Wuchale. Techniquement plus simple certes mais politiquement plus dangereux, comme NÉGOUSSIÉ aurait pu le souffler à l’oreille du souverain : n’était-il pas sans risques en effet de confier la traduction d’un tel acte, à un familier de la colonie italienne de Let Maréfia, si proche du comte ANTONELLI ? 

Ce jeune Joseph représentait une menace potentielle pour le secrétaire des affaires étrangères du roi. Nous savons comment est la nature humaine, aussi aurons-nous du mal à croire que NÉGOUSSIÉ ait beaucoup cherché à favoriser l’ascension de son confrère plus jeune et moins introduit. 

Si, en 1886, Ménélik envoie Joseph de Gälan en mission diplomatique auprès des italiens, à Assab, puis à Aden, c’est en revanche Joseph NÉGOUSSIÉ, porteur de son titre tout frais de gherazmatch, qui accompagnera Makonnen, en Italie, trois années plus tard. On comprend donc que l’ambitieux Joseph de Gälan ait dû emprunter des chemins de traverse pour tenter de faire sa place au soleil éthiopien. 

Ainsi, à la façon d’un NÉGOUSSIÉ devenant secrétaire d’ARNOUX afin de favoriser sa propre ascension, le jeune Joseph changea-t-il opportunément de comte, quand, en 1895, le cours de l’action italienne s’avéra totalement dévaluée. Adieu comte ANTONELLI, place au comte Nicolay LEONTIEF, et vive l’emprunt russe ! 

Joseph de Gälan a bien choisi son nouveau protecteur. Les voyages en Europe se multiplient, de 1895 à 1898 (Russie, Italie, Turquie…), les embrassades succèdent aux ambassades. La délégation éthiopienne est ainsi reçue, à bras ouverts et bouche que veux-tu ,par Nicolas II et le tout St Pétersbourg. Le tsar garantit l’Ethiopie de son aide face au danger italien. Ce sont les années fastes et folles d’Ato Joseph de Gälan, qui se présente, dans les différentes cours européennes, comme secrétaire de l’empereur, tandis que le gherazmatch NÉGOUSSIÉ vieillit au pays. Mais les anciens pratiquent l’art d’attendre.

Au premier faux-pas (une histoire de détournement d’armes impliquant LEONTIEF et ses proches ), quelque temps après son retour au pays, Joseph de Gälan se retrouve enfermé sur ordre de Ménélik. Nous sommes fin 1898, début 1899, l’ascension est stoppée.

La suite montre un Joseph de Gälan installé à Djibouti, à l’orée du siècle –vingtième du nom. Il se prétend (et sans doute l’est-il) représentant de Ménélik et intermédiaire incontournable pour les occidentaux en mal d’affaires. Ceci est sans doute une sorte d’exil plaqué-or. Il aime jouer au vice-consul de la place mais n’a pour titre que son simple Ato (monsieur). 

Sans doute, Joseph NÉGOUSSIÉ est-il mort, septantenaire, au tournant du siècle. 

Au cours des années 1910, Ato Joseph de Gälan semble définitivement incrusté à Djibouti, où il exerce toujours sa mystérieuse activité d’interprète diplomatique et de représentant officieux du négus. En 1917, Joseph de Gälan effleure la soixantaine et Henry de MONFREID le présente sous les traits d’un vieillard, ce qui démontre une fois de plus qu’on vieillit mal, sous ces climats (surtout quand on a abusé de la vodka).

Joseph de Gälan (Ato Joseph), à St Pétersbourg
Joseph de Gälan (photo TRAVERSI)
Signature du dit Ato Joseph (pas Négoussié pour 2 sous)

Circeto (12/11/2015)

Jacques Desse, figurant de toutes pièces ? Marri(s) Joseph, partie 3

Une fois parvenu à l’évidente conclusion que Joseph NÉGOUSSIÉ ne peut être l’homme jeune, appartenant à la délégation éthiopienne présente à St Pétersbourg en 1895, résolvons maintenant le pseudo mystère Joseph NÉGOUSSIÉ qui semble tant avoir intrigué Jacques DESSE. 

« Le bon bout de la raison» – disait un autre Joseph – « il faut toujours prendre le problème par le bon bout de la raison » ! Que Jacques DESSE n’a-t-il suivi ce conseil ! 

S’il semble extraordinaire que Joseph NÉGOUSSIÉ ait vécu près d’un siècle, qu’il ait été « de toutes les pièces » et se soit incarné sous tant d’avatars, le « bon bout de la raison » nous souffle qu’il ne s’agit alors peut-être pas d’un seul personnage – mais de plusieurs, qu’un travail de recherche, visiblement bâclé, n’a pas détectés.

Passons donc en revue les multiples métamorphoses du personnage, telles qu’elles sont citées dans l’article : Le Yassouf NÉGOUSSIÉ de Massawa (1873) ; le Joseph NÉGOUSSIÉ d’ARNOUX (Massawa, puis Choa 1873 à 1875) ; le Joseph – interprète de la station italienne de Let-Maréfia (1884) ;  l’alaka Joseph – secrétaire des affaires étrangères de Ménélik (1888) ; le domestique de RIMBAUD (1889 ?) ;  le ghérazmatch (général) Joseph NÉGOUSSIÉ – «ami» de RIMBAUD », partant avec Makonnen pour l’Italie en 1889 et qu’ILG confirme être l’alaka, comme SOLEILLET être le NÉGOUSSIÉ d’ARNOUX ;  l’Ato Joseph, secrétaire personnel de Ménélik, accompagnant LÉONTIEV dans ses voyages en Russie, au Vatican et en Turquie (de 1895 à 1898) et que Ménélik met en prison lors de son dernier retour ;  le ghérazmatch  NÉGOUSSIÉ rencontrant la mission MARCHAND (1899) ; l’Ato Joseph / Joseph de Gälan, interprète diplomatique, « quasi-consul», rencontré par Hugues le ROUX à Djibouti (1901) ;  et enfin  l’Ato Joseph, trafiquant d’armes à Djibouti, cité par Henry de MONFREID (jusqu’en 1917) – un Henry de MONFREID jurant que ce Joseph avait préalablement été au service de RIMBAUD, puis de LÉONTIEV.

Reconnaissons que pour un non spécialiste de l’Ethiopie (et de RIMBAUD), comme l’est notre ami Jacques DESSE (mais pourquoi alors poser à l’expert pour la galerie ?), on peut s’y perdre !  Et Jacques s’y perd corps et biens, mêlant les noms en un fatras indescriptible (par exemple Ato Joseph NÉGOUSSIÉ en Russie). 

Le « bon bout de la raison», Jacques ! Le « bon bout de la raison» !

Autre détail curieux qui aurait dû vous mettre sur la voie de la sagesse : vous nous décrivez un Ato Joseph revenant en Ethiopie, en 1898, jeté en prison sur décision de l’empereur, mais réapparaissant comme par enchantement, dès l’année suivante, en grande tenue de général auprès de la mission MARCHAND. Bizarre, non ?  Plus étrange encore, deux ans plus tard, le revoilà rétrogradé simple Ato. Vous nous précisez qu’il porte alors la particule (sic !) : Joseph de Gälan. Un peu de sérieux, Jacques, nous sommes au pays du roi des rois ! Pas chez Alcazar ou Tapioca !

N’était-il pas plus cohérent de se demander s’il n’y avait pas (au minimum) 2 hommes, au lieu d’un seul ? Par exemple :  un Joseph NÉGOUSSIÉ (devenu général) et un Joseph de Gälan (resté de bout en bout simple Ato) ? Tentez l’expérience et vous vous apercevrez que l’histoire s’éclaircit alors singulièrement !

Certes – on l’a vu par le passé – la logique n’est pas votre passion première, mais, il y avait un moyen, plus classique, vous permettant de parvenir à la même conclusion : il suffisait de travailler réellement le sujet, de compulser les bons ouvrages. Presque tout est aujourd’hui sur internet, à la portée du premier venu. Vous auriez pu mettre ainsi la main sur quelques documents, où ces 2 Josephs sont clairement distingués l’un de l’autre. 

N’étant pas dans la posture, je ne vous encombrerai pas de citations multiples ou d’une foultitude d’annotations de bas de page. Je conseillerais juste la saine lecture de 3 textes : 

  1. Between the Jaws of Hyenas : A Diplomatic History of Ethiopia, 1876-1896, de  Richard Alan Caulk et Bahru Zewde. Je vous recommande particulièrement la page 55, où apparaît l’origine du nom Joseph de Gälan, précisément utilisé pour distinguer ce simple Ato Joseph du déjà fameux Joseph NÉGOUSSIÉ, secrétaire des affaires étrangères.  Vous verrez qu’on est loin de la noble particule. https://books.google.fr/books?id=ZJLCZT7MW08C&pg=PA325&lpg=PA325&dq=in+the+jaws+of+hyena&source=bl&ots=M9zxkbsRMd&sig=RtlxBwAQRLiWSnKym5KMMUv2zYA&hl=de&sa=X&ved=0CFMQ6AEwCmoVChMIuvGLkY33yAIVCV0aCh3U-gTz#v=onepage&q=galan&f=falsehttps://books.google.fr/books?id=ZJLCZT7MW08C&pg=PA325&lpg=PA325&dq=in+the+jaws+of+hyena&source=bl&ots=M9zxkbsRMd&sig=RtlxBwAQRLiWSnKym5KMMUv2zYA&hl=de&sa=X&ved=0CFMQ6AEwCmoVChMIuvGLkY33yAIVCV0aCh3U-gTz#v=onepage&q=galan&f=false

Tous les 2 sont lettrés et traducteurs (Ato Joseph de Gälan, à Let Maréfia, et Alaka Joseph NÉGOUSSIÉ au « Château »). Telle était la chausse-trappe où vous êtes, de bon cœur, tombé. 

Pour l’anecdote, on déniche dans ce livre remarquable, un passage mettant en scène une querelle, à distance, entre les 2 Josephs sur la traduction de certains mots clefs des traités italo-éthiopiens, source d’une guerre future.

2.  Voyages en Éthiopie (janvier 1882-octobre 1884), notes, lettres et documents divers, de Paul SOLEILLET. https://archive.org/stream/voyagesenthiopi00solegoog/voyagesenthiopi00solegoog_djvu.txthttps://archive.org/stream/voyagesenthiopi00solegoog/voyagesenthiopi00solegoog_djvu.txt

SOLEILLET nous rapporte incidemment ses rencontres successives avec les 2 Josephs :  l’Alaka Joseph, premier secrétaire et interprète du roi, dont il se méfie grandement, et Monsieur Joseph, de Let Maréfia, un gouragué, élevé à Marseille par les capucins sur décision de l’évêque MASSAÏA, et qu’il semble, au contraire de l’autre, apprécier.

3. Les missions catholiques– Bulletin hebdomadaire (tome 30, 1898) http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k105638g/f137.item.r=fiat.texteImagehttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k105638g/f137.item.r=fiat.texteImage

On y trouve un courrier, daté du 4 février 1898, adressé par le père lazariste COULBEAUX, au père FIAT, supérieur général de la congrégation de la mission et de la compagnie des filles de la charité.  Le père COULBEAUX y narre sa rencontre, à Addis Abeba, le 2 février 1898, avec l’empereur, en présence du gherazmatch Joseph (chancelier de l’ordre de l’étoile d’Ethiopie et secrétaire du roi des rois), qu’il affirme être l’un de ses anciens élèves de la mission lazariste en Abyssinie. Or, à cette même date, le second Joseph (Ato Joseph de Gälan) est, à plusieurs milliers de kilomètres de là, en Turquie, en compagnie de LÉONTIEV. Pas plus que pour un certain DUTRIEUX, du côté d’Aden, je ne crois là, Jacques, à une possibilité de téléportation, entre 2 continents.

Il y avait donc 2 Josephs distincts et la photo que vous avez présentée ne peut au mieux être que celle de Joseph de Gälan (Ato Joseph), pas celle de l’ « ami » de RIMBAUD (Joseph NÉGOUSSIÉ). Pas de chance pour votre belle histoire du « figurant de toutes les pièces» !  Il y avait une doublure cachée ! 

Encore un tour de passe-passe raté ! 

Circeto (04/11/2015)