Rimbaud : Michel et Christine (la suite)

Pas plus de bleu aux fenêtres que de toiles d’araignées dans les coins de ce Budget d’un jeune ménage ! Un petit vaudeville propret sur les menus déboires économiques d’un couple de jeunes bourgeois parisiens trop dépensiers, locataires d’un riche propriétaire bien décidé à conquérir, à coups de lettres de change, les faveurs de l’épouse. Mais la morale sera sauve, et tout finira heureusement, sur une ode au travail et à la tempérance financière, garante d’honnêteté.  

Ne reste donc plus que l’autre pièce de Scribe, Michel et Christine, vaudeville publié et joué en 1821.

Tout plaide pour qu’il soit le lauréat ! Rimbaud a en effet peu utilisé de prénoms dans ses poèmes ; quelques-uns de mémoire : Ophélie, Nina, Jeanne-Marie, Anne, Henriette, Juliette, Milotus ? J’en oublie sans doute d’autres, mais ici nous en avons tout de même deux d’un seul tenant, et ceci dès le titre. Je comprends ainsi comment s’est construit depuis près d’un siècle un consensus autour de cette comédie de Scribe, ce « titre de vaudeville » qui « dressait des épouvantes » devant le poète. D’autant que le poème de Rimbaud, avec son orage dantesque et ses cavaliers de l’Apocalypse, développe des visions autrement plus effrayantes que ne le fait Jeune Ménage, avec sa fée et ses gentils fantômes. Peut-être aurions-nous pu commencer par cela, penserez-vous ? Certes, mais placer ses pas dans ceux des géants qui nous ont précédés, nous fait prendre le risque d’un bon écrasement d’orteils, au cas où ils feraient volte-face. Mon principe : rester prudent, tracer son propre chemin, pas à pas, petitement peut-être, mais sans risque de s’égarer. Et surtout ne jamais cesser de tenir le bon bout de la raison !  Or, à ce propos, j’ai un petit problème à vous soumettre. 

Peut-être avez-vous noté que j’ai mis plus de six (et même sept) minutes avant de reprendre le fil de ce post ? Il y a une raison à cela : c’est qu’en plus de lire Le Budget d’un jeune ménage, je me suis également plongé dans Michel et Christine (pas un gros plongeon il est vrai, plutôt un petit bain). Scribe nous conte là l’histoire de 2 amoureux : Christine, amoureuse, franche et sans chichis, dotée d’un caractère volontaire, et Michel, son cousin, plus timoré et quelque peu influençable. Se marieront ils ensemble, telle est la question ? L’histoire serait d’une inconsistance remarquable s’il n’y avait la présence d’un troisième personnage (central dans la conduite de l’intrigue), un sergent polonais de l’armée napoléonienne aussi brave et désintéressé qu’amoureux de Christine. La pièce en un acte se termine, comme il se doit, sur le mariage attendu : non seulement Stanislas renonce à Christine, mais il favorise les épousailles des deux tourtereaux en les dotant d’une somme rondelette dont il venait d’hériter opportunément. Un happy end, quoi ! Tout le contraire d’une « fin de l’idylle » !

Pas vraiment non plus le style à vous faire dresser les cheveux sur la tête, mais peut-être que l’Arthur s’effrayait d’un rien quand il humait par trop la sauge des glaciers. Il demeure qu’il m’est difficile de voir surgir, de cette petite comédie, cent moutons apeurés et mille coursiers endiablés, le tout dans une odeur soufrée d’orage. Sans doute un manque d’imagination de ma part, je le concède. 

Je m’interroge quand même : nos exégètes unanimes ont-ils ou non ressenti, comme moi, ce « léger » décalage entre le mignon vaudeville de Scribe et les visions hallucinées de Rimbaud ? Lorsque je reprends les articles publiés sur le sujet, du moins ceux auxquels j’ai pu avoir accès, il me semble percevoir, de la part de leurs auteurs, une certaine gêne, quelque chose comme un irrésistible goût pour l’ellipse. En un mot, ils évitent soigneusement de s’appesantir sur cette difficulté – car c’en est une ! Pas de côté ou pas de clerc, ils glissent, dévient, évitent de trop creuser ce point dur. Le dépassement (que j’appelle évitement) de cette contradiction est donné, dès 1987,  par Pierre Brunel, dans son article «Fin de l’Idylle ». Sa thèse repose sur le sens parodique, symbolique du poème.  Cette interprétation sera globalement acceptée et poursuivie par les autres chercheurs. Selon Brunel, quand Scribe nous vante l’Idylle, l’Amour bourgeois (?), le Mariage (les vignettes pérennelles), Rimbaud, dans son poème, déconstruit ces mythes. L’amour libre se détruit et se meurt quand la marguerite à peine effeuillée, baignée du sang du Christ, se noie dans le pot-au-feu (il n’écrit pas exactement cela, mais c’est l’idée – à la louche). Orage et hordes sauvages retournent les terres et les cœurs.  Et ceci vous suffit, à vous ? Un petit coup de baguette symbolique bien asséné, un pas de côté, trois petits tours, et puis s’en vont ? Pas, à moi !

A Moi, donc. 

J’attendais de la lecture de la pièce de Scribe des correspondances avec le poème. Je n’en ai pas trouvées une seule, pas un semblant de décor commun, pas même un certain climat, une certaine ambiance. Pas une phrase, pas un mot. Rien ! Si la seule explication est symbolique, tout autre vaudeville traitant d’une idylle ou d’un mariage aurait aussi bien convenu. Et il ne doit pas en manquer ! Pourquoi alors ce choix précisément de Michel et Christine ?  Car, on l’a démontré, à la suite d’ Etiemble, ce ne peut être que Michel et Christine !  À moins bien sûr que cette épouvante n’ait donné naissance à aucun poème. Mais Alchimie du Verbe tient la liste des créations de 1872 ; on peut par conséquent supposer qu’un poème est bien né de cette hallucination – même s’il est exact que je n’ai pas trouvé de traces versifiées de « la mosquée à la place de l’usine » ni du « salon au fond d’un lac ». Nous serions-nous tous trompés alors ? C’est impossible ! Pas avec une aussi belle unanimité !    

Relisons attentivement la phrase de Rimbaud : « un titre de vaudeville dressait des épouvantes devant moi ».  Il n’écrit pas qu’un vaudeville a dressé devant lui des épouvantes, mais que c’est le titre de ce vaudeville qui en est la cause. Une nuance de taille, non ? Personne ne semble vraiment s’être arrêté sur cette subtilité. Reprenons le raisonnement :  Michel et Christine, titre de vaudeville, dresse des épouvantes, mais pas le vaudeville lui-même. Vous commencez à percevoir un peu de lumière au bout du couloir ?  La référence porte sur le titre seul du vaudeville de Scribe, pas sur la pièce de Scribe. Est-ce clair ?

Trouvez M & C !

En son temps – 1821 et suivantes, la comédie de Scribe rencontra un joli succès, et Michel et Christine eurent la joie de donner naissance à une nombreuse descendance. Tel un blockbuster de notre époque, on publia et joua successivement Michel et Christine, le retour Michel et Christine en Amérique ; Michel et Christine contre-attaquent. Je plaisante, mais à peine. C’est pire, comme on va le voir. 

Suite au succès de la comédie de Scribe, un certain Auguste Le Poitevin – dit de L’Égreville, dit Viellerglé, journaliste flaireur de bonnes affaires et « homme de lettres » à la tête d’un atelier de nègres, joliment appelés collaborateurs, décida d’exploiter une veine aussi prometteuse. Il n’en était pas à son coup d’essai, mais cette fois-ci allait être sa meilleure opération financière.  Ainsi, en 1823, faisait-il publier, sous le pseudo de Viellerglé A de St Alme, 3 tomes d’un roman intitulé, non sans imagination, Michel et Christine et la suite. On notera que le titre était à peine plus long que celui de l’« auteur ». 

De façon explicite et assumée, le premier tome reprenait sous une forme quelque peu développée la pièce originelle de Scribe et Dupin. Dans l’introduction, Viellerglé présentait l’objectif « moral » de « son » livre : rendre justice au pauvre Stanislas, ce soldat au grand cœur que l’issue du vaudeville de Scribe laissait tristement solitaire. Les tomes 2 et 3, quant à eux, donnaient une suite au vaudeville présentant un Michel, que le mariage, la vie commune et les manœuvres retorses d’un soi-disant ami rendaient à chaque page plus odieux et aigri. Une vraie Fin de l’Idylle, cette fois ; et une idylle définitivement achevée par la mort de Michel et le remariage de Christine avec Stanislas.   

L’histoire éditoriale de Michel et Christine ne devait pas s’arrêter en si bon chemin puisque, en 1823 encore, Scribe et Dupin donnèrent leur propre suite à leur vaudeville : Le retour ou la suite de Michel et Christine, serrés encore de près par l’inévitable Vieillerglé, qui, toujours la même année, remettait le couvert, avec l’aide d’Etienne Arago, sous forme d’un troisième vaudeville intitulé Stanislas ou la suite de Michel et Christine. Et nous voilà par conséquent en présence de 4 œuvres (un roman et 3 vaudevilles) portant le titre de Michel et Christine. L’éventail des possibles s’ouvre maintenant grand devant nous.

A l‘opposé de la pièce de Scribe et Dupin, le roman produit par la petite entreprise Vieillerglé nous dépeint une idylle qui se corrompt et se meurt. Ce thème, on en conviendra, est plus proche de la « fin de l’idylle » exprimée par Rimbaud et développée par Brunel. De là, maintenant, à affirmer que ce Michel et Christine et la suite est, plus que le vaudeville de Scribe, la véritable origine du poème de Rimbaud, il reste encore un large fossé à sauter. Prenons donc notre élan ! Récapitulons ! Nous avons, dans ce roman, le titre de vaudeville et le thème, reste à y découvrir ce qui manque totalement à la comédie de Scribe, à savoir des correspondances évidentes avec le poème de Rimbaud, par exemple une atmosphère lourde d’orage ou la vision de barbares déferlant sur le monde. 

Doté d’un solide optimisme et d’une foi mystique en la loi des grands nombres, je me dis à ce stade qu’il sera tout de même plus facile de dénicher de tels rapprochements dans 3 tomes de roman que dans le vaudeville en un acte de Scribe. Ce qui explique au passage qu’un DéDé trouvera toujours plus de mots « empruntés » par Rimbaud à Hugo, qu’auprès de n’importe quel autre poète, moins prolifique. Mais ce que je critique chez les autres, je me dois de l’appliquer à moi-même. Il ne s’agira donc pas pour moi de dénicher quelques vagues rapprochements d’expressions entre les 2 textes, quelques lignes cachées en milieu de tome 2 ou quelque ambiance croupie en fond de tome 3. Non, il conviendra de mettre la main, d’entrée et avec une rare évidence, sur la bonne correspondance, celle seule qui expliquera qu’un « titre de vaudeville » puisse faire « dresser des épouvantes » sur la tête de Rimbaud.

Ouvrons le premier tome et commençons la lecture !  Quel suspens n’est-il pas ? 

Première page, premier paragraphe ! Bingo (comme on ne dit pas dans le petit monde feutré de la Rimbaldie) ! Pour une surprise, dites donc, ça c’est vraiment une surprise ! Difficile de faire mieux, non ? Tout y est ou presque ; seul le moment de la prise de la « photo » diffère. La scène introductive de Vieillerglé se situe entre 2 orages, celui de la nature et celui des hommes, quand Rimbaud unit les deux pour n’en faire qu’un. Il ne nous manque ni les moutons (« abrités dans les buissons et sous les arbres » / « tachez de descendre à des retraits meilleurs »), ni l’Enfer (« musique infernale » / « ombre et soufre »), ni même le « Je » du narrateur (qu’on ne retrouvera plus d’ailleurs dans le reste du roman). Le rapport entre les 2 textes s’arrête bien entendu là (mais c’est déjà beaucoup) : un titre, un thème et les principaux éléments de la mise en scène. Qui dit mieux ? Surement pas Scribe ! Après, l’un reste une description assez conventionnelle, tandis que l’autre est une vision hallucinée. 

Il est émouvant de saisir, sans doute pour la première fois de manière aussi perceptible, avec une évidence quasi sensorielle, ce qui constitue le génie créateur d’Arthur Rimbaud : ce formidable don de dresseur d’images. Et quelle ménagerie ! Pour la première fois en effet, et je pèse mes mots, nous tenons le modèle, la source d’inspiration d’un poème de Rimbaud : quelques lignes écrites d’un style plutôt académique que le poète a transfigurées en autant de fulgurances qui nous emportent.

Rien n’est jamais prouvé, en ce bas monde. Et je compte sur celui de l’exégèse rimbaldienne pour contester, ratiociner, mais plus vraisemblablement pour regarder ailleurs ; c’est si facile ! Peu importe. Que ce monde clos se boucle à triple tour, dans l’entre-soi ; c’est le propre des systèmes. Rimbaud et sa poésie sont ailleurs, hors les murs, diablement libres ; et c’est sans doute pour cela qu’on les aime. 

Une dernière incidente pour terminer – telle une inévitable et réglementaire notule de bas de page… Les amateurs de Balzac, auront peut-être reconnu, sur l’une des photos précédentes, un titre de livre, publié en 1822, sous le double nom de Viellerglé et de Lord R’Hoone (anagramme d’Honoré) : L’héritière de Birague. Cette œuvre est aujourd’hui attribuée de façon certaine au seul Honoré de Balzac ; elle appartient à ses œuvres de jeunesse, ces divers romans antérieurs au Dernier Chouan (devenu Les Chouans) et publiés sous différents pseudos. Balzac a en effet compté pendant plusieurs années parmi les collaborateurs d’Auguste Le Poitevin, une association qui s’est poursuivie au moins jusqu’à la fin de l’année 1822, voire peut-être encore plus tard, mais de façon plus anecdotique. Au cours de l’été 1822, Vieillerglé, qui possédait un sens très personnel de cette collaboration, écrivait ainsi à Balzac : « Travaillez pour deux, car je ne fais rien moi ! ». Les trois tomes de la suite de Michel et Christine ont été publiés en 1823, ce qui fait remonter la rédaction du tome 1 en début d’année 1822, sans doute peu de temps après le succès de la pièce de Scribe, soit à une époque où Balzac cachetonnait toujours chez Vieillerglé. Il serait assez piquant que Balzac ait pu inspirer Rimbaud pour son poème, mais j’en doute ! 

Un ultime (bon) mot, pour conclure ce long intermezzo exégétique ! Certains pourront regarder avec scepticisme, voire commisération, le glorieux nom d’Arthur, ce pinacle enfariné de nos Belles Lettres Françaises, l’amant de Verlaine, soudain accolé à celui de Le Poitevin. Ce serait de leur part méconnaitre l’essentiel, oublier ce que proclamait Rimbaud, précisément dans l’Alchimie du Verbe : « j’aimais les peintures idiotes…la littérature démodée, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules… ». Plus drôle, la partie d’Alchimie du verbe dans laquelle Rimbaud évoque le « titre de vaudeville » débute par une phrase-manifeste : « la vieillerie poétique avait une bonne part dans mon alchimie du verbe ».

Vieillerie, Vieillerglé ? Trop beau pour être vrai : le propre de l’exégèse !

Circeto 02/08/2020 

(article copyrighté jusqu’aux yeux ; demander la permission de l’auteur et le citer avant de s’en servir, merci)

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