Arthur, Michel et Christine : fin de l’énigme !

Le fondateur pose la pierre, les continuateurs prennent la pose, les exégètes prennent la prose en otage.

Après tant d’études universitaires, d’analyses expertes, de prose écrite et publiée, depuis tant d’années, sur l’œuvre d’Arthur Rimbaud, il est étonnant et rafraîchissant de faire soi-même, simple amateur du poète à la culotte au large trou, une découverte aussi indéniable qu’évidente. J’ai par le passé suffisamment critiqué le péché d’orgueil de l’exégèse, pour n’y point tomber à mon tour, ne serait-ce que par mégarde. Il m’a récemment été demandé la raison de tant de véhémence à l’égard des exégètes rimbaldiens, je crois avoir par le passé répondu à cette interrogation, et de tant de manières, que je ne souhaite pas y revenir aujourd’hui ; ce serait une perte de temps pour tout le monde. L’autocitation à prétention aphoristique placée en début d’article me parait être une explication suffisante, quasi exhaustive. Hissée en tête de texte, elle sera aussi, à mon endroit, une vigie exigeante contre mes propres travers. Il me parait en effet orgueilleusement vain de tenter de faire dire à un écrivain disparu ce qu’il n’a pas écrit, ce qu’il n’a jamais voulu signifier, et surtout dans le cas de Rimbaud qui, à sa façon, avait très bien résumé le sujet : « J’ai voulu dire ce que ça dit, littéralement et dans tous les sens ». Rien à ajouter ! Il en va par contre tout autrement quand l’auteur lui-même sème sur la page quelques petits cailloux, abandonnés là comme dans un jeu de piste. Ces clins d’œil appuyés sont cependant rares chez Rimbaud (exception faite bien sûr de ses pastiches zutistes).   

Le plus visible, le plus explicite d’entre eux se trouve dans le chapitre d’Une Saison en Enfer intitulé Alchimie du Verbe : « Un titre de vaudeville dressait des épouvantes devant moi ». 

Non sans malice, Rimbaud ne poursuit pas, ne précise rien, nous laissant de propos délibéré dans l’expectative. Quel titre, quel vaudeville ? A nous d’assembler les indices, si ça nous chante ! Dans ce texte, datant de 1873, Rimbaud nous conte l’histoire d’une de ses « folies » qu’il illustre de poèmes écrits au printemps et au cours de l’été de l’année 1872. Il fait part au lecteur que durant cette période il pratiquait couramment « l’hallucination simple », cette « voyance » qui se veut à la fois « hygiène » de vie et mode de création.  

Les éditeurs regroupent les poèmes de cette époque, où le vers se libère, sous divers titres, plus apocryphes les uns que les autres : Derniers vers (pour la route ?), Vers nouveaux et chansons… Cet ensemble regroupe dix-huit poèmes manuscrits : Honte ; Larme ; La rivière de Cassis ; Bonne pensée du matin ; Jeune ménage ; Comédie de la soif Fêtes de la patience (Bannières de mai, Chanson de la plus haute tour, L’éternité, Âge d’or) ; Ô saisons, ô châteaux ; Est-elle almée… ; Entends comme brame… ; Qu’est-ce pour nous mon cœur… ; Michel et Christine ; Plates-bandes d’amaranthe ; Mémoire ; Fêtes de la Faim. A cette liste, est généralement ajouté un poème de facture plus ancienne dont on ne connait qu’une version publiée en revue : Les Corbeaux, ainsi que parfois Le loup criait sous les feuilles...dont la seule version connue est celle apparaissant dans Une Saison en enfer. 

Dans Alchimie du verbe, Rimbaud intercale à sa prose 6 de ces poèmes : Larme, Bonne pensée du matin, Chanson de la plus haute tour ; Honte (titré Faim) ; L’éternité ; Ô saisons, ô châteaux, et donc un poème inconnu sous forme manuscrite, Le loup criait sous les feuilles, suite ou non, de Faim. Dans les quelques brouillons connus d’Alchimie du verbe, on retrouve les titres de trois de ces six poèmes, à savoir Faim, Chanson de la plus haute tour et Éternité, mais également trois autres titres que le poète aux élastiques près de son cœur ne retiendra pas dans la version définitive ; il s’agit d’Âge d’or, de Mémoire et de Confins du monde, poème inconnu au bataillon, du moins sous ce titre. 

Résumons la situation : des 20 poèmes écrits à cette époque, 8 furent retenus ou pressentis pour paraître dans Alchimie du Verbe, et aucun d’eux n’était destiné à illustrer le mystérieux « titre de vaudeville ». Par conséquent, il ne nous reste plus que 12 poèmes connus auxquels cette phrase peut se référer. Simplifions encore le calcul :  nous admettrons, avec assez peu de chances de nous tromper, que le dit poème doit en sus porter un titre, précisément celui du vaudeville. Sur cette base, certes quelque peu sujette à caution (mais pas trop), ne demeurent alors que 7 candidats possibles : La rivière de Cassis Jeune ménage Comédie de la soif Bannières de mai Michel et ChristineFêtes de la Faim et Les Corbeaux. Le choix se resserre donc singulièrement ! 

Il y eut un temps où l’érudition et la fréquentation assidue des bibliothèques auraient été les seuls modes d’élucidation de notre mystère. Heureusement, quelques clics bien sentis suffisent à présent pour que Google, Yahoo & Co rendent leur oracle. Seuls trois titres retiennent l’attention de nos pythies modernes : citons, par ordre de similarité, donc de crédibilité croissante : La Chasse aux corbeaux, comédie-vaudeville d’Eugène Labiche, Le budget d’un jeune ménage, vaudeville de Scribe et Bayard, et Michel et Christine, vaudeville de Scribe et Dupin.  

Aparté mezzo voce : à ce stade de la recherche, nous feindrons toujours d’ignorer ce que notre écran magique et connecté nous a depuis longtemps signalé à grands renforts de ululements, strideurs et autres flashs rubiconds, à savoir qu’il existe, depuis Etiemble & Gauclère (1936), un consensus strict du petit monde rimbaldien – j’ai nommé Brunel, Reboul, Starkie, Murphy et DéDé, pour ne citer que quelques-uns des meilleurs, mais les autres se reconnaitront forcément d’eux-mêmes – pour admettre que Michel et Christine est le « titre de vaudeville » qui « dressait des épouvantes » sur la tête de notre malheureux poète. Un étonnant unanimisme dans cet univers exégétique constitué de clans, de chapelles et de camps retranchés ; une anomalie, un comble, une erreur à réparer. Et vite ! 

Il convient tout de même, par souci d’impartialité, d’exhaustivité et de sérieux scientifique, de comparer, de soupeser, sans a priori et de façon égale, nos 3 aspirants au titre. On ne peut en effet repousser d’un trait de plume, car apparemment moins bien dotés, les deux premiers. D’autant que pour un poète nécessiteux, pire pour deux bohèmes convolant dans la dèche, on peut aisément comprendre que le budget d’un jeune ménage puisse dresser des épouvantes bien réelles ! C’est même fort logique, pour qui connait la vie. Oui, mais en ce cas, on ne peut alors parler d’hallucination ou de folie ; c’est antinomique ! Diable, encore un mauvais point pour ce prétendant.

Un rapide coup d’œil sur la délicieuse pièce de Labiche nous permet d’éliminer d’emblée le premier concurrent. Aucun rapport avec les Corbeaux de Rimbaud (chez Labiche, les corbeaux sont en fait de beaux pigeons), si ce n’est peut-être au début de la pièce un commun petit parfum d’hiver. Examinons le candidat suivant ! Peut-être y est-il question de « gencives de lutins » et « d’aristoloches », qui sait ? Mais non, pas plus de « bleu aux fenêtres » que de « toiles d’araignées » dans les pages de ce Budget d’un jeune ménage. Nous avons ici un petit vaudeville propret sur les menus déboires économiques d’un couple de jeunes bourgeois parisiens trop dépensiers, locataires d’un riche propriétaire bien décidé à conquérir les faveurs de l’épouse à coups de lettres de change. La morale fort heureusement sera sauve, et tout finira sur une ode au travail et à la tempérance financière, seuls garants d’honnêteté.  

Il ne nous reste donc plus – ô surprise, ô merveille – que la pièce de Scribe, Michel et Christine, ce vaudeville publié en 1821. Etiemble avait donc bien raison, comme souvent à propos d’Arthur – et, en ce qui le concerne, sans l’aide des GAFA. On comprend ainsi qu’ait pu s’établir, depuis près d’un siècle, un véritable consensus des rimbaldiens autour de Michel et Christine, comme étant le « vaudeville » qui avait dressé « des épouvantes » devant Rimbaud. 

Peut-être, parvenus à ce stade, penserez– vous que nous aurions pu démarrer cet article directement par la découverte d’Etiemble et gagner ainsi un temps précieux ? A cet argument de portée purement utilitaire, j’opposerai l’observation suivante : placer ses pas dans ceux des géants qui nous ont précédés, nous fait assurément prendre le risque d’un bon écrasement d’orteils, pour le cas où ils feraient soudain volte-face. Mon principe est donc de toujours rester prudent, de tracer mon propre chemin, pas à pas, petitement peut-être, mais sans risque de m’égarer. Et surtout ne jamais cesser de tenir le bon bout de la raison ! Or, à ce propos, j’ai un petit problème à vous soumettre. 

Dans Michel et Christine, Eugène Scribe nous narre les amours de Christine, une femme de caractère aimant sans chichis, et de Michel, son cousin, un être plus timoré et assez influençable. Se marieront ils ensemble à la fin de la pièce, telle est la question ! L’intrigue serait d’une inconsistance remarquable s’il n’y avait la présence d’un troisième personnage, central dans la conduite de l’histoire, un sergent polonais de l’armée napoléonienne aussi brave et désintéressé qu’amoureux de Christine. La pièce en un acte se termine, comme il se doit, sur le mariage attendu :non seulement Stanislas renonce à Christine, mais il favorise les épousailles des deux tourtereaux en les dotant d’une somme rondelette dont il vient opportunément d’hériter. Un parfait happy end, quoi ! Tout le contraire d’une « fin de l’idylle » (derniers mots du poème de Rimbaud) !

À la lecture, ce vaudeville n’est pas non plus du style à vous faire dresser les cheveux sur la tête ; mais peut-être que l’Arthur s’effrayait d’un rien quand il humait par trop la sauge des glaciers ? Il demeure qu’il m’est difficile de voir surgir, de cette petite comédie, cent moutons apeurés et mille coursiers endiablés, le tout dans une odeur soufrée d’orage. Sans doute un manque d’imagination de ma part, je le concède ! 

Je m’interroge quand même. Nos exégètes unanimes ont-ils ou non ressenti, comme moi, cet évident décalage entre le mignonet vaudeville de Scribe et les visions hallucinées de Rimbaud ? Quand je relis les articles publiés sur le sujet, il me semble bien percevoir de la part de leurs auteurs une certaine gêne, quelque chose comme un irrésistible goût pour l’ellipse. En un mot, ils évitent soigneusement de s’appesantir sur cette difficulté ; car c’en est une, et plutôt sérieuse ! Pas de côté ou pas de clerc, ils glissent, dévient, évitent de trop gratter ce point dur. Le dépassement (que j’appellerais « évitement ») de cette contradiction est donné, dès 1987, par Pierre Brunel, dans son article Fin de l’Idylle. Sa thèse repose sur le sens purement parodique et symbolique qu’il convient d’attribuer au poème de Rimbaud, une interprétation qui sera globalement acceptée et poursuivie par l’ensemble des chercheurs qui, après lui, s’attaqueront (le verbe est juste) à ce texte. Selon Brunel, alors que Scribe nous vante l’Idylle, l’Amour bourgeois, en un mot le Mariage (les vignettes pérennelles quoi !), à l’opposé, Rimbaud, l’anti-mythes, les déconstruit dans son poème : orage et hordes sauvages retournent les terres et les cœurs, et l’amour libre se détruit et se meurt quand la marguerite, à peine effeuillée, religieusement baignée du sang du Christ, se noie dans le pot-au-feu. Il n’écrit pas exactement cela, mais c’est l’idée – à la louche ! Et ceci vous suffirait, à vous ? Un petit coup de baguette symbolique bien asséné, un pas de côté, trois petits tours et puis s’en vont ? Moi, pas ! 

A Moi, donc. 

J’attendais de la lecture de la pièce de Scribe des correspondances avec le poème. Je n’en ai pas trouvée une seule. Pas un semblant de décor commun, pas même un certain climat, une ambiance voisine. Pas une phrase, pas un mot. Rien ! Si la seule explication est symbolique, alors tout autre vaudeville traitant d’une idylle ou d’un mariage aurait aussi bien convenu. Et le répertoire français ne doit pas en manquer ! Pourquoi Rimbaud a-t-il précisément choisi Michel et Christine ? Car, on l’a démontré, à la suite d’Etiemble, ce ne peut être que Michel et Christine ! À moins bien sûr que cette épouvante n’ait donné naissance à aucun poème. Il est de fait exact que l’on ne trouve de traces versifiées de « la mosquée à la place de l’usine » ni du « salon au fond d’un lac », cités par Rimbaud dans ce même passage d’Alchimie du Verbe. Nous serions-nous alors tous trompés ? C’est impossible ; pas avec une aussi belle unanimité !    

Relisons donc attentivement la phrase de Rimbaud : « un titre de vaudeville dressait des épouvantes devant moi ». Il n’écrit pas exactement qu’un vaudeville a dressé devant lui des épouvantes, mais que c’est le titre de ce vaudeville qui en est la cause. Une nuance de taille ! Et personne ne semble s’être arrêté sur cette subtilité. Reprenons le raisonnement :  Michel et Christine, titre de vaudeville, dresse des épouvantes ; mais pas le vaudeville en lui-même. N’aperçoit-on pas un peu de lumière au bout du couloir ? La référence porte exclusivement sur le titre de la pièce de Scribe, et non sur son contenu ! 

Trouvez M&C !

En son temps, 1821 et suivantes, la comédie de Scribe rencontra un joli succès, et Michel et Christine eurent la joie de donner naissance à une nombreuse descendance. Tel un blockbuster de notre époque, on publia et joua successivement Michel et Christine, le retour Michel et Christine en Amérique ; Michel et Christine contre-attaquent. Je plaisante, mais à peine. C’est pire, comme nous allons voir. Suite au succès de la comédie de Scribe, un certain Auguste Le Poitevin, dit de L’Égreville, dit Viellerglé, journaliste flaireur de bonnes affaires et « homme de lettres » à la tête d’un vaste atelier de collaborateurs, décida d’exploiter une veine aussi prometteuse. Il n’en était pas à son coup d’essai, mais cette fois-là allait être sa meilleure opération financière. Ainsi, en 1823, faisait-il publier, sous le pseudo de Viellerglé A de St Alme, 3 tomes d’un roman intitulé, non sans imagination, Michel et Christine, et la suite.

De façon explicite et assumée, le premier tome reprenait, sous une forme quelque peu développée, la pièce originelle de Scribe et Dupin. Dans l’introduction, Viellerglé présentait l’objectif « moral » de « son » livre : rendre justice au pauvre Stanislas, ce soldat au grand cœur que l’issue du vaudeville de Scribe laissait tristement solitaire. Les tomes 2 et 3, quant à eux, donnaient une suite au vaudeville en présentant un Michel, que le mariage, la vie commune et les manœuvres retorses d’un soi-disant ami rendaient, à chaque page, plus aigri et odieux envers Christine. Une vraie Fin de l’Idylle, cette fois ! Et une idylle définitivement achevée, en fin des tomes suivants, par successivement la mort de Michel et le remariage de Christine avec Stanislas.   

L’histoire éditoriale de Michel et Christine ne devait pas s’arrêter en si bon chemin puisque, la même année, Scribe et Dupin donnèrent eux-mêmes une suite théâtrale à leur vaudeville : Le retour ou la suite de Michel et Christine, une fois encore serrés de près par l’inévitable Vieillerglé, qui remettait le couvert, sous forme d’un troisième vaudeville intitulé Stanislas ou la suite de Michel et Christine. Nous voilà par conséquent en présence de 4 œuvres (un roman et 3 vaudevilles) portant le fameux titre de Michel et Christine. L’éventail des possibles s’ouvre à nouveau devant nous…

A l‘opposé de la pièce de Scribe et Dupin, le roman produit par la petite entreprise Vieillerglé nous dépeint une idylle qui se corrompt et se meurt. Ce thème, on en conviendra, est plus proche de la « fin de l’idylle » exprimée par Rimbaud et développée par Brunel, que ne l’était la pièce originelle de Scribe. De là, à affirmer que ce Michel et Christine, et la suite est la source véritable où a puisé Rimbaud, il reste tout de même un large fossé à sauter. Prenons notre élan ! Nous tenons, avec ce roman, le « titre de vaudeville » et le thème. Il reste à y découvrir ce qui manque totalement à la comédie de Scribe, à savoir des correspondances flagrantes avec le poème de Rimbaud, par exemple une atmosphère lourde d’orage ou la vision de barbares déferlant sur le monde.

Doté d’un solide optimisme et d’une foi mystique en la loi des grands nombres, je me dis qu’il sera tout de même plus facile de dénicher de tels rapprochements dans 3 tomes de roman que dans le court vaudeville en un acte de Scribe. Certes, mais il ne s’agira pas de dégotter seulement quelques vagues rapprochements d’expressions entre les 2 textes, quelques rares mots enfouis en milieu de tome 2 ou quelque atmosphère croupie en fond de tome 3. Non, il conviendra d’entrée de mettre la main, et avec une rare évidence, sur de vraies similitudes et des thématiques identiques qui seules pourront expliquer qu’un « titre de vaudeville » aient pu faire dresser « des épouvantes » sur la tête de Rimbaud. Ouvrons le premier tome et commençons la lecture !  Quel suspens n’est-il pas ?  

 Je lis : « Le soleil vient de percer les nuages qui le cachaient ; la terre, rajeunie par les parfums des fleurs qu’elle renferme dans son sein ; le chant des oiseaux, qui avait cessé pendant l’orage, recommence avec plus d’harmonie que jamais ; les moutons qui s’étaient abrités dans les buissons et sous les arbres, regagnent doucement la plaine. La campagne a repris son calme habituel mais bientôt ce calme est de nouveau troublé ; ce n’est pas le tonnerre, ce ne sont pas les torrents qui menacent de bouleverser nos champs ; un autre bruit, création de l’orgueil et de l’ambition des hommes, vient attrister la nature. Les tambours et les trompettes retentissent ; des masses d’infanterie débouchent de la forêt ; des escadrons s’élancent…Tout s’agite au bruit de cette musique infernale… Je vois deux drapeaux ; j’entends deux cris de guerre ; le canon gronde ; on va s’égorger… »

Première page, premier paragraphe, bingo (comme on ne dit pas dans le petit monde feutré de la Rimbaldie) ! Pour une surprise, nom d’un petit bonhomme, c’est une surprise ! Difficile de faire mieux ! Tout y est ou presque ! Seul diffère l’instant où la « photo » a été prise. La scène introductive de Vieillerglé se situe entre 2 orages, l’orage des éléments et celui provoqué par la folie des hommes, quand Rimbaud unit les deux pour n’en faire qu’une seule et même apocalypse. Il ne manque ni les moutons (« abrités dans les buissons et sous les arbres » / « tachez de descendre à des retraits meilleurs »), ni l’Enfer (« musique infernale » / « ombre et soufre »), ni même le « Je » du narrateur. L’identité entre les 2 textes s’arrête certes là, mais c’est déjà beaucoup : le titre, le thème et les principaux éléments de la mise en scène. Qui dit mieux ? Surement pas Scribe ! 

Les styles sont bien entendu très différents : l’introduction du roman est une description assez conventionnelle d’un paysage de campagne, tandis que le poème présente une vision hallucinée du monde. Il est ici, je trouve, émouvant de saisir, sans doute pour la première fois de manière aussi perceptible et avec une évidence quasi sensorielle, ce qui constitue le génie créateur d’Arthur Rimbaud : ce formidable don de dresseur d’images. Et quel dompteur, quelle ménagerie ! Pour la première fois en effet nous tenons, de façon quasi certaine, le modèle, la source d’inspiration d’un poème de Rimbaud : quelques lignes écrites dans un style plutôt académique que le poète a transfigurées en autant de fulgurances qui nous empoignent et nous emportent.

Rien n’est jamais prouvé, en ce bas monde. Et je compte sur celui de l’exégèse rimbaldienne pour contester, ratiociner, mais plus vraisemblablement pour regarder ailleurs ; c’est si facile ! Peu importe. Que ce monde clos se boucle à triple tour, dans l’entre-soi ; c’est le propre des systèmes. Rimbaud et sa poésie sont ailleurs, hors-les-murs, diablement libres ; et c’est sans doute pour cela qu’on les aime. ( En ce tout début d’année 2021, je me dois sans doute de corriger quelque peu ce paragraphe dans lequel je perçois autant d’amertume que d’ironie, en effet les différents contacts que j’ai pu avoir avec le petit monde en question, depuis la parution de l’article, indiquent clairement de sa part une reconnaissance de la validité de la découverte).

Une dernière incidente pour terminer – telle une inévitable et réglementaire notule de bas de page. Les amateurs de Balzac auront peut-être reconnu, sur la première page du livre de Vieillerglé, un titre de livre publié en 1822 sous le double nom de Viellerglé et de Lord R’Hoone (anagramme d’Honoré) : L’héritière de Birague. Cette œuvre est aujourd’hui attribuée de façon certaine au seul Honoré de Balzac ; elle appartient à ses œuvres de jeunesse, romans antérieurs au Dernier Chouan (devenu Les Chouans) et publiés sous différents pseudonymes. Pendant plusieurs années, Balzac a en effet compté parmi les collaborateurs d’Auguste Le Poitevin, une association qui s’est poursuivie au moins jusqu’à la fin de l’année 1822, et peut-être encore plus tard, mais de façon plus anecdotique. Au cours de l’été 1822, Vieillerglé, qui possédait un sens très personnel de cette collaboration, écrivait à Balzac : « Travaillez pour deux, car je ne fais rien moi ! » Les trois tomes de la suite de Michel et Christine ont été publiés en 1823, ce qui fait remonter la rédaction du tome 1 en début d’année 1822, peu de temps après le succès de la pièce de Scribe, soit à une époque où Balzac cachetonnait toujours chez Vieillerglé. Il serait assez piquant que Balzac ait pu inspirer Rimbaud pour son poème.  

Une ultime remarque pour conclure ce long intermezzo exégétique ! Certains pourront regarder avec scepticisme, voire commisération, le glorieux nom d’Arthur Rimbaud- ce pinacle quasi panthéonisé de nos Lettres Françaises, l’amant de Verlaine – soudain accolé à celui de l’obscur Le Poitevin. Ce serait de leur part méconnaitre l’essentiel et oublier ce que proclamait Rimbaud, précisément dans Alchimie du Verbe : « j’aimais les peintures idiotes…la littérature démodée, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules… ». 

Plus drôle, la partie d’Alchimie du verbe dans laquelle Rimbaud évoque le « titre de vaudeville » débute par une phrase-manifeste : « la vieillerie poétique avait une bonne part dans mon alchimie du verbe ». Vieillerie, Vieillerglé ? Trop beau pour être vrai : le propre de l’exégèse !

Circeto

02/08/2020 revu le 27/09/2020 (article copyrighté jusqu’aux yeux ; demander la permission de l’auteur, le citer copieusement, et bien remuer avant de s’en servir, merci !)

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