Rimbaud : Michel et Christine

À moi. 

S’il est bien une piste explicite (peut-être la seule, en dehors de ses pastiches !) que Rimbaud nous livre au sujet de l’un de ses poèmes, c’est cette phrase que l’on trouve dans Alchimie du Verbe : « un titre de vaudeville dressait des épouvantes devant moi ». 

Dans ce sous-chapitre d’Une saison en enfer, Rimbaud nous conte l’histoire « d’une de ses folies », qu’il illustre par des poèmes écrits au printemps ou durant l’été de l’année 1872, période au cours de laquelle il affirme avoir couramment pratiqué l’« hallucination simple ». Le réel se transformait en visions hallucinées qu’il couchait dans ses écrits. 

Les éditeurs ont souvent regroupé les poèmes de cette époque sous diverses appellations plus apocryphes les unes que les autres : Derniers vers (pour la route ?), Vers nouveaux et chansons…Dix-neuf textes manuscrits (et leurs variantes) sont ainsi arrivés jusqu’à nous : Honte ; Larme ; La rivière de Cassis ; Bonne pensée du matin ; Jeune ménage ; Comédie de la soif Fêtes de la patience (Bannières de mai, Chanson de la plus haute tour, L’éternité, Âge d’or) ; Ô saisons, ô châteaux ; Est-elle almée… ; Entends comme brame… ; Qu’est-ce pour nous mon cœur… ; Michel et Christine ; Plates-bandes d’amaranthe ; Mémoire ; Fêtes de la Faim. 

Dans Alchimie du verbe, Rimbaud intercale à sa prose 6 poèmes. On reconnait Larme, Bonne pensée du matin, Chanson de la plus haute tour ; Honte (ici titré Faim) ; L’éternité ; Ô saisons, ô châteaux, et apparaît un poème inconnu sous forme manuscrite, Le loup criait sous les feuilles (suite, ou non, de Faim). Dans les brouillons retrouvés d’Alchimie du verbe, Rimbaud donne en plus de Faim, de Chanson de la plus haute tour, et d’Éternité, le titre de trois autres poèmes qu’il envisageait alors d’ajouter comme illustrations de sa « folie » : Âge d’or ; Mémoire et Confins du monde (inconnu au bataillon, du moins sous ce titre), avant finalement d’y renoncer. 

Petit problème d’arithmétique simple : 

-sachant que la phrase « un titre de vaudeville dressait des épouvantes devant moi » n’est illustrée par aucun poème, 

-sachant que sur 19 poèmes écrits à l’époque, au moins 6 poèmes identifiés (plus vraisemblablement 8) ont été retenus à titre d’exemples, dans la Saison, (ou devaient l’être), 

Combien reste-t-il alors de poèmes, auxquels cette phrase peut se référer ? Pour nous aider dans le calcul, nous admettrons, avec assez peu de chances d’erreur, que le dit poème doit bien entendu être titré.

Réponse : (retournez l’écran pour lire à l’endroit, merci, ça fera plus vraisemblable)

Sur cette base, un peu sujette à caution mais pas trop, restent seulement 6 poèmes : La rivière de Cassis Jeune ménage Comédie de la soif Bannières de mai Michel et Christine et Fêtes de la Faim.  

Mettons maintenant dans notre grand chaudron chacun de ces titres, ajoutons-y une pincée de vaudeville, et touillons bien fort ! Nous obtenons 2 candidats potentiels, et deux seulement : Le budget d’un jeune ménage, vaudeville d’Eugène Scribe, et, ô surprise, ô merveille, Michel et Christine, vaudeville du même. Au premier coup d’œil, nous constatons que le second parait plus prometteur que le premier : identité parfaite des titres, à laquelle s’ajoute une originalité plus grande, plus propice par conséquent à défier le hasard.  

Aparté mezzo voce : À ce stade de la recherche, nous feindrons d’ignorer ce que notre chaudron magique et connecté nous a signalé à grands renforts de ululements, strideurs et autres flashs, à savoir qu’il existe, depuis Etiemble & Gauclère (1936), un consensus strict du petit monde rimbaldien  – Brunel, Reboul, Starkie, Murphy et DéDé, pour ne citer que quelques-uns des meilleurs (les autres se reconnaitront d’eux-mêmes) – pour admettre que Michel et Christine est bien le « titre de vaudeville » qui « dressait des épouvantes » devant notre malheureux poète. Un consensus dans notre univers exégétique rimbaldoïde ? Une anomalie, un comble, une erreur à réparer, et vite ! 

Il convient, à présent, par souci de sérieux scientifique, de comparer, de soupeser nos deux candidats au titre. On ne peut en effet repousser d’un trait de plume, car apparemment moins bien doté, le premier candidat. Pour un poète nécessiteux, pire, pour deux bohèmes convolant dans la dèche, on peut aisément comprendre que le budget d’un jeune ménage puisse dresser « des épouvantes » bien réelles ! C’est même fort logique, pour qui connait la vie. Oui, mais en ce cas, on ne peut parler d’hallucination, de folie ; c’est antinomique ! Aïe ! Encore un mauvais point !

Une ultime vérification s’impose néanmoins pour en avoir le cœur net, comme on dit sur la toile : la lecture de ce vaudeville et la recherche dans cette pièce de correspondances avec le poème Jeune ménage de Rimbaud. S’il y était question de gencives et d’aristoloches, ça changerait tout ! Le suspens est à son comble (si, si). Je cours chez mon e-libraire. 

La suite à six (ou sept) minutes. 

Circeto 31/07/2020

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