Intermezzo

« Le fondateur pose la pierre, les successeurs prennent la pose, et les exégètes prennent la prose en otage. »  

Il m’a un jour ici été fait la remarque – sans doute devrais-je écrire : la critique – que ce blog ne traitait pas de l’essentiel, à savoir l’œuvre littéraire du poète à l’œil bleu blanc et la cervelle étroite. Un commentaire des plus justes mais un reproche des moins fondés puisque ce blog traite d’une photo où Rimbaud précisément brille – briller sera sa malédiction éternelle – par son absence. Pourquoi parler dans le dos d’un absent, sinon pour tenter d’attirer à soi un peu de lumière, quelques reflets épars de son éclat ? Tant d’autres s’en chargent déjà. 

Le propre de l’Homme est l’esprit de système, ce penchant naturel que nous avons tous à tisser des liens entre les choses les plus diverses, à réunir les évènements les plus variés. La preuve : « j’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse ». C’est la base des sciences, le fondement des idéologies et des religions (deux mots pour un même concept magique). Trouvez la loi ! Et s’y tenir ! 

Dans d’autres vies et d’autres lieux, je me suis parfois prêté au jeu grisant et quelque peu pervers (il en est d’autres heureusement !) de l’exégèse rimbaldienne, mais je l’ai toujours fait, avec distance et amusement (quand ce n’était pas franche bouffonnerie !), en évitant d’être par trop la dupe de moi-même et de ce fameux « esprit de système » qui nous enferme. D’aucuns concluront que ce dilettantisme, ce goût de la parodie, ne trahit en fait qu’un manque de connaissances sur le sujet, et sans doute plus grave un défaut de sérieux et d’appétence pour l’effort. Sans leur donner entièrement tort, je déclarerai à l’inverse que la lecture de ces longs articles exégétiques, publiés en revues ou diffusés sur le net, m’ont le plus souvent laissé – une fois l’étourdissant tourbillon d’érudition passé – une forte impression de mise en scène dissimulant sous ses ors beaucoup de vacuité. Et si, je pouvais apprécier la vivacité de ces jeux d’esprit, la hardiesse d’hypothèses échafaudées dans les airs, la plupart du temps persistait en moi le sentiment que l’on restait là bien loin, bien en deçà, du véritable sujet : la poésie rimbaldienne.

Je pense qu’au départ une même passion – souvent une même foi – anime ces chercheurs. Celle éprouvée pour l’homme, Rimbaud ; et celle ressentie pour son œuvre ; toutes les 2 unies, curieuse alchimie, phénomène unique (ô Christ !), en un seul et même mythe. Et si tout se gâte par la suite, c’est que, libre déjà, le ver était dans le fruit. Beaucoup en effet entrent en Rimbaldie comme on entre en religion (un comble !), cherchant la formule, la règle, la Loi. Une fois celle-ci pressentie, sous la forme naissante d’une intuition, ils la déclineront leur vie durant, la complétant, la renforçant sans cesse d’apports nouveaux, constituant des chapelles, recrutant des ouailles, et chassant les déviances. Ils pensent sincèrement ainsi servir le poète, s’en approcher au point de s’unir à lui, à sa pensée. Ils l’ont de fait enclos dans leur chair, emprisonné dans leurs mots, leurs concepts et leurs idéaux, figé dans ces articles et infinies notules de bas de pages, tel un papillon piqué sous un cadre de verre.

Mais, comment peut-on croire servir Rimbaud (et sa poésie), en le mettant en cage ?  Ne se sert-on pas plutôt de lui pour dresser son autel personnel ?  Établir des liens (qui forcément emprisonnent), bâtir des concepts, et construire, à partir de ceux-ci, un système érigé en dogme font partie de la nature même de l’Homme, de son mode d’emprise sur le Réel, ce monde foisonnant et mouvant, à la fois attirant et hostile. On peut certes tenter d’approcher la réalité, mais il est préférable d’éviter de confondre nos représentations avec elle. Certains domaines s’y prêtent en outre moins que d’autres.

Rimbaud est peut-être le poète qui a montré, dans le domaine de la créativité, la plus grande agilité. Il est assurément celui qui a su le plus faire évoluer son écriture dans un laps de temps aussi resserré : cinq ans, six ans à peine. Cette souplesse intellectuelle (sensibilité, curiosité, imagination, art de la formulation, …), ce génie (le mot est lâché, telle une évidence) est peu susceptible de se fondre dans des schémas préconçus, des cadres plus ou moins rigides. Rimbaud n’est pas soluble. Ni dans l’eau ni dans l’encre. 

Si j’ai consacré un blog à la photo d’Aden, c’est sans doute pour éviter de tels écueils. Il n’y est en effet pas question du maudit poète – sinon en creux, en ombre glissée en fond de paysage. Sa présence tutélaire, abondamment invoquée par d’autres, y est constamment réfutée. 

J’admire Rimbaud, le poète, mais j’aime l’homme d’après. Humain, enfin humain. Mon semblable, mon frère, même mille lieux au-dessus de moi. Où d’aucuns voient une désillusion, un renoncement, une rupture, quand ce n’est pas un abaissement, je découvre une trajectoire d’une logique quasi parfaite (pour être parfaite, il ne lui aura manqué qu’un monde parfait), un continuum tragique où s’expriment un volontarisme, un courage, une liberté de penser, et une lucidité sans concession, sur soi comme sur les autres. Ses lettres d’après sont terribles, autant par leur banalité « faite exprès » – car comment espérer encore communiquer avec les siens ou avec les autres ? – que par la souffrance qui s’y exprime parfois. « Toujours la même geinte ! », ce désespoir qui saisit tout être humain face à sa condition, dès l’instant où il pose l’illusoire masque social et ouvre vraiment les yeux. Mais lui, en plus, avait déjà vu ce que l’homme a cru voir. 

Voyou, voyant, voyelles, voyages… Jamais plus Rimbaud ne sera ! 

Circeto 26/07/2020

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