RIMBAUD à Aden/ L’expertise biométrique

Ou

Quand Brice prit son pied…à coulisse (1ère partie)

« Précision au centième de millimètre » – Brice  POREAU 

Avouons d’entrée mon innocence et ma naïveté ! 

Il y a un an – parvenu au bout du fastidieux jeu des 7 erreurs que j’avais eu l’imprudence de démarrer, en 2012, devant le florilège de billevesées (toutes plus étayées les unes que les autres) et d’articles (de plus ou moins bonne foi) relatifs à la découverte de la photo dite du coin de table adénique – j’avais constaté, avec plaisir, que les regards de la blogosphère s’étaient enfin tournés vers d’autres horizons et crû benoîtement que nos vaillantes troupes d’experts avaient regagné leurs chauds pénates. Ce qui me conduisit alors à faire de même, à la plus grande joie de mes charentaises fourrées d’exégète en chambre.   

Mais ne voilà-t-il pas qu’il y a quelques semaines un nouveau prurit galopant médiatico-expertorant se déclara soudain : le personnage masculin assis dans le coin droit de la photo était enfin « scientifiquement authentifié » comme étant le pote poète préféré de Verlaine, l’Arthur le plus célèbre des Ardennes (après Arthur Martin), en un mot (comme en deux) : Arthur RIMBAUD. 

Les fidèles – ceux qui du moins ont assisté d’un peu près aux épisodes précédents de l’affaire – se souviendront que cette expertise, cette authentification « définitive », n’est pas exactement la première, ni sans doute la dernière. Nous avions déjà eu droit au RIMBAUD identifié par son biographe préféré, RIMBAUD identifié par l’expert en photographie, RIMBAUD identifié par son « bec de lièvre »  etc… Je cite de mémoire ayant mieux à faire que relire la prose journalistique de l’époque. Celle d’avril 2014 suffit en effet à m’égayer. 

Articles de presse en ligne, les 9, 10 et 11 avril 2014  : Authenti-fiction ?

Nous avons ici le coutumier exemple de contagion médiatique propre au temps du web, où l’on ne vérifie pas ses sources (on n’en a ni le temps, ni sans doute la compétence), où l’on veut offrir du neuf à tout prix – et plus vite que son concurrent – sachant parfaitement que ces articles de 15 lignes seront aussi vite consommés et oubliés qu’ils ont été pondus.  

Comme pour ce genre de controverse, il n’est guère fait de quartier entre partisans et opposants de telle ou telle thèse, il me semblerait utile et honnête que les auteurs de ces articles de presse ou de ce travail de recherche présentassent d’entrée au lecteur leur point de vue personnel, leur position sur le sujet (s’ils en ont une) et leurs motivations essentielles. Parlons franchement ! Il est, en ces matières et dans ces milieux, celui de la recherche, de l’édition et des médias, tellement d’intérêts entrecroisés (pécuniaires ou de notoriété, les 2 étant fort en rapport) et de liens d’obligés – voire d’affidés – qu’aucun article, aucun travail ne peut être tout à fait neutre d’arrières pensées. Il est également des personnes plus introduites que d’autres, il en est aussi de plus ou moins sympathiques, élément jouant un rôle non négligeable dans le cadre des interrelations humaines. 

A propos de cette polémique – « RIMBAUD ou pas sur la photo ?» – je dois à la vérité de dire que, comme beaucoup, je n’avais personnellement vu, au départ, aucune malice dans les 1ers articles, en date de début 2010, de J.J LEFRÈRE & Co, traitant de ce sujet. Un biographe, entouré d’une solide équipe de libraires, nous présente une photo de groupe où serait présent RIMBAUD. Qu’aurais-je bien pu y trouver à redire ? Mieux, je remarquais de fait, à tout prendre, une certaine ressemblance entre cet homme assis à son « coin » de guéridon (un défi aux lois de la géométrie ceci dit) et le portrait qu’Isabelle RIMBAUD avait dessiné de son frère vers la fin de sa vie (voire tracé de mémoire après sa mort) : celui d’un Arthur finement moustachu. Comme quoi, une ressemblance tient à peu de choses. Sauf bien entendu quand la police scientifique et sa batterie d’indéniables données s’en mêle !      

Mais j’eus, à cette même époque, le privilège –traînant mes guêtres et mon temps libre sur un site internet consacré à RIMBAUD (mag4) – d’assister à la mise en place de la controverse, d’observer en direct les uns et les autres agir, se débattre, s’invectiver, pour au final généreusement s’étriper à coup de menaces de procès. J’ai même pu (le croiriez vous ?) échanger un mail avec l’un des libraires. Non ? Si ! Ainsi, compris-je peu à peu que l’affirmation de départ (c’est RIMBAUD !), qui avait été présentée avec un bel aplomb comme une sainte évidence (et un soi-disant véritable travail de recherche ayant duré plusieurs années) – tenait seulement à quelque chose d’infiniment ténu, de terriblement subjectif : une « certaine » ressemblance. 

Je pus ainsi voir les découvreurs de la photo progressivement élaborer un argumentaire (de plus en plus riche d’information et de détails) qui, bâti sur des bases plus solides, aurait dû constituer un édifice intellectuel indestructible, mais n’était en réalité qu’un édicule de guingois, constitué de bric et de broc et qui plus est exhaussé sur des fondations très improbables. On nous conta une histoire, qu’on nous demanda de prendre pour argent comptant, où les premiers rôles étaient tenus par Georges RÉVOIL et Arthur RIMBAUD, sans qu’aucune preuve ne nous fût jamais apportée de leur présence sur cette photo. On nous noya de documents, de photos… Le must fut sans doute l’article paru en septembre 2010 dans la « Revue des 2 mondes » et intitulé « Histoire d’une photographie », monument iconographique en l’honneur des 2 héros. Il était important de faire disparaître, derrière un épais écran (de fumée) d’informations, de documents et de photos, la fragilité de l’hypothèse de départ, cette potentielle mais incertaine ressemblance sur laquelle tout leur travail reposait. Il était important de montrer au béotien qui suivait l’affaire de loin et à la presse, qui ne s’en approchait guère plus, ces indéniables preuves de l’acharné travail de recherche et de fouille accompli. Cette profusion de données et de renseignements devait logiquement conférer à nos amis une aura de sérieux, une réputation d’experts. Mais experts en quoi au demeurant ? En rimbaldologie appliquée ? En biométrie ? Ou en photos jaunies ? Ambiguïté jamais vraiment levée.

Sous une fausse apparence de complétude, le scénario imaginé – trop complexe, trop hétérogène – avouait, pour qui voulait bien les chercher, toutes ses faiblesses. La quantité d’informations fournies dissimulait avec complaisance l’absence de preuve évidente de la présence de RIMBAUD. En outre, la présentation de ces informations était souvent biaisée –non pas volontairement ni avec une quelconque volonté de rouerie, car nos amis sont, j’en suis certain, sincèrement convaincus d’avoir trouvé le saint graal arthurien, le chaînon manquant rimbaldien – mais par biais méthodologique, dû en grande partie à leur aveuglement.  

Peut-on, en effet, qualifier de scientifique et de sérieuse, une collation d’informations univoque, guidée par un présupposé ? Une recherche qui met systématiquement au rebut les données n’allant pas dans le sens souhaité et n’entrant pas dans le scénario choisi (cf DUTRIEUX, un barbu parmi tant d’autres) ?  A contrario, les informations apportées étaient essentiellement des données disparates, collectées au gré de leurs recherches, et qui avaient pour principal point commun et pour objet essentiel de toujours revenir à RIMBAUD. Ces éléments ne prouvaient aucunement la présence de RIMBAUD sur la photo, mais simplement l’omniprésence de RIMBAUD dans leur pensée.   

Si je ne mets pas en doute la sincérité de la démarche des libraires et consorts ni l’honnêteté intellectuelle de leurs intentions, je serai en revanche moins amène vis-à-vis d’une mauvaise foi assez prégnante et d’une intolérance régulièrement démontrée ( cf épisodes précédents), tout en ajoutant immédiatement que ces traits de caractère sont assez bien partagés par les 2 camps ( cf là aussi épisodes précédents). 

Souvent nos amis ont écrit que leur scénario était juste, du fait que leurs adversaires ne parvenaient pas à en montrer les limites ou les impossibilités (ex : RÉVOIL rencontre effectivement LUCEREAU à Aden en août 1880 ; LUCEREAU a pu – même si nous n’en avons aucune preuve – croiser RIMBAUD en coin de buvette ; le matériel photographique utilisé est compatible avec les années abyssiniennes de RIMBAUD etc…). Cet argument de fait à la base des sciences ; toute hypothèse scientifique peut être considérée comme valable tant que des observations ne l’ont pas invalidée. Mais à l’inverse, le modèle conceptuel d’origine ne peut être conservé si une observation l’infirme. Il reste alors à son inventeur deux solutions : soit complexifier le modèle de base, soit le jeter aux oubliettes de l’histoire (avec le géocentrisme, le créationnisme, le communisme ou la génération spontanée). La première solution est – ceci ne surprendra personne – souvent privilégiée à la seconde. Nos amis n’y ont donc pas fait exception, la découverte de LUCEREAU a exclu BARDEY de la photo, le surgissement à éclipses de SUEL a remisé DUBAR au placard etc…

Ptolémée avait tellement retravaillé le système géocentrique aristotélicien, afin de le rendre compatible avec les connaissances et observations de son siècle, qu’il en avait fait un monstre /chef d’œuvre de complexité. Et, à chaque nouvelle observation astronomique qui contredisait le rôle central confié idéologiquement à la planète terre, les successeurs de  Ptolémée ajoutaient un degré de complexité supplémentaire au système originel, donnant l’illusion de le renforcer alors qu’ils l’affaiblissaient toujours un peu plus.

Sphère armillaire d’Antonio SANTUCCI (1585)

Et Copernic n’eut plus qu’à remettre le soleil au centre du système du même nom, pour d’un coup abattre, par la simplicité de ce concept, ce fol édifice de sphères et d’anneaux imbriqués. Monstre au pied d’argile.  

De même, la « surprise » DUTRIEUX de 2011 mit à bas le scénario complexe édifié par nos amis, car ni  RÉVOIL, ni RIMBAUD n’étaient « DUTRIEUX compatibles ». Après une période de rejet épidermique au 1erdegré (le barbu de gauche n’est pas DUTRIEUX et tout poil ressemble à un autre poil), puis quelques sympathiques tentatives pour discréditer l’adversaire (ces dévots, ces entre-guillemets), nos amis tentèrent, face à l’évidence  – comme l’avaient fait les successeurs de Ptolémée – de sauver, en le complexifiant, leur système idéologique nommé rimbaldocentrisme que l’on peut résumer par cet axiome « toute photo du XIXème siècle prise à Aden comporte un RIMBAUD caché dans le paysage ». On chercha d’abord à faire accroire que DUTRIEUX aurait pu revenir à Aden en août 1880, et RÉVOIL serait alors bêtement resté hors cadre, caché derrière son pied d’appareil photo. Mais cette hypothèse fut vite abandonnée car un chercheur allemand (PABST) prouva que DUTRIEUX se la coulait douce, en Egypte, cet Été-là. 

Un nouveau scénario fut alors élaboré, mais l’air de rien, car à trop changer de scénarii on risque vite de perdre en crédibilité. En outre c’eût été reconnaître que DUTRIEUX avait définitivement chassé RÉVOIL, le véritable socle du scénario élaboré en 2010. Ce fut donc la théorie de l’improbable (mais encore faudra-t-il pouvoir le démontrer noir sur blanc, se disaient-ils peut-être ?) passage de RIMBAUD à Aden, dès la fin d’année 1879 (juste pour être sur la photo avec DUTRIEUX ). Un ballon d’essai en ce sens avait déjà été lancé, de mémoire en 2013, sobrement résumé sous le titre « RIMBAUD, pilleur d’épaves ? ». Le poète n’avait-il pas au demeurant écrit à ce sujet l’un de ses plus beaux vers : « – la nuit vient, noir pirate aux cieux d’or débarquant » ?

À l’époque, cette hypothèse n’avait été présentée qu’avec beaucoup de précaution, s’appuyant sur un vague témoignage. Il faut dire que Jean-Jacques LEFRÈRE était sans doute le mieux placé pour savoir que ce scénario n’est en rien corroboré par la biographie (connue) de RIMBAUD. Gageons dès à présent que ce scénario resurgira un jour futur – non plus comme simple hypothèse ou jeu de l’esprit – mais bien comme argument dernier destiné à sauver lerimbaldocentrisme. Sachons que ce sera aussi son ultime rapetassage.   

En attendant ces jours de glaciation, le mieux serait quand même, pour nos inventeurs du rimbaldocentrisme de ne pas avoir à faire usage de cet ultime scénario, dont l’inconvénient majeur serait de devoir reconnaître que le scénario initial, soi-disant fruit de tant d’années de recherche et présenté jusqu’ici au public à grand renfort de documents iconographiques, est bon à foutre au feu.  Le mieux serait tout de même de faire la démonstration hors sol (c’est-à-dire hors temps et hors environnement humain) que l’homme assis à droite de la photo est indubitablement Arthur RIMBAUD. Or quoi de mieux qu’un expert en biométrie pour cela ?  

Nos amis ont toujours eu de la chance. Il faut dire que cette chance à un petit nom magique : Arthur RIMBAUD. Le poète devenu mythe attire le regard des bonnes fées. A ce nom, les portes s’ouvrent d’elles-mêmes, sans qu’on ait même à prononcer Sésame : le descendant des LUCEREAU adresse au biographe une photo de RÉVOIL, GUNTHERT propose son expertise photographique et, dernier en date, Brice POREAU publie, à grand renfort médiatique, son analyse biométrique (police scientifiquement certifiée).  


6 jours seulement après sa parution dans les célèbres Cahiers Lyonnais d’AnthropoBiométrique, la thèse de Brice POREAU, faisait les titres des journaux nationaux
Bravo !

Mais comme dans les contes, il est des bonnes et des mauvaises fées. Et puis des qui se prennent les pieds (à coulisse) dans le tapis !    

Circeto (28/04/2014)

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